…C’EST PAS TRÈS YOGA TOUT ÇA

CestPastresyogatoutca

Mikarama Par Mika de Brito

Parfois, je me vois dans une cabane dans les bois, avec mon chien… Avec aussi le chant des oiseaux pour unique horloge et le bruissement des feuilles pour rythmer les saisons…

En ville, on affronte le paradoxe de la solitude au milieu de la foule. Alors qu’au milieu de nulle part, je me suis toujours senti bien, accompagné, plein de tout et vide de rien … Je ne cultive pas une aversion pour les mondanités mais ce monde n’offre guère de temps pour s’ennuyer, à savoir entretenir le lien privilégié avec notre Nature profonde. « Heureux l’homme qui a tout ce qu’il lui faut pour apprécier la solitude ! » énonçait Henri David Thoreau.

On doit sans cesse se rendre « attractif » ; alimenter des posts sur Facebook, briller sur Instagram et savoir parler de la pluie et du beau temps sans prendre le temps de mûrir ses réflexions, pratiquer le small talk, comme disent les Anglo-Saxons… Il faut s’adapter ou rester sur la touche… Quand j’étais petit, il y avait cette pub pour des frites qui annonçait : « C’est ceux qui en parlent le plus qui en mangent le moins ». J’ai tendance à penser la même chose pour le yoga.

Sans arrêt je dois justifier mes choix de vie auprès des « zombies », comme les désignerait Adam, le héros de Only Lovers Left Alive, de Jim Jarmusch. Cela pourrait être usant à force, mais j’assume. C’est juste que rien ne ressemble tout à fait à ses visions de jeunesse, il faut se faire à l’idée que nous partageons notre réalité avec d’autres, que la vie sociale n’est qu’une série de compromis.

En voyant la vague du yoga déferler dans notre monde, j’ai naïvement pensé que les choses changeraient radicalement au niveau écologique, social et économique… Je pensais qu’il suffirait qu’un maximum de monde pratique le yoga pour que l’on arrête de gaspiller la nourriture dans les cantines scolaires, que l’on désacralise les notions de rentabilité dans nos systèmes sociaux (soins, services, transports, etc.), que l’on s’investisse plus dans la vie sociale et solidaire et, de fait, que l’on procède à un changement conséquent dans l’organisation de nos vies.

Par exemple, je me demande toujours pourquoi en France, et ailleurs, nous ne partageons pas les frais dantesques de production d’énergie pour ensuite la partager équitablement (comme la géothermie, en Islande). Bref, je pensais que tout changerait. Mais non, ce n’est pas encore pour tout de suite, faut croire…

J’ai l’impression, à l’aube de mes quarante ans, que le monde marche sur la tête. Mais pas à la façon de ces « hommes qui vivent à l’ombre de leurs pieds » chers à Marco Polo découvrant, en Inde, des yogis. On est loin du yoga des sages tout nus. On est loin de Krishnamacharya. On est loin des initiés de l’Égypte ancienne, de Paracelse, d’Horace… Le yoga que nous pratiquons de nos jours est un yoga moderne bien éloigné de celui d’antan, obsédé par le bien-être. C’est le dommage collatéral de la massification ! Ne vous méprenez pas, je suis calme et tranquille et je suis pour la vulgarisation. Je fais partie de ce monde, aussi responsable que chacun de tout ce qui s’y passe, pas meilleur ou moins bon. J’essaie de faire de mon mieux en sachant que nous avons tous les défauts de nos qualités, mais mon dieu, toute cette confusion qui règne en idiocratie !

Oo°*

Un matin, en partant à la bourre donner un cours avec un bon Thermos de café Sidamo éthiopien à la main (avec une pointe de noisette grillée à la cafetière italienne… Mmm), je croise une élève qui me dit :
– Ah bah c’est pas très yoga, ça !
Elle qui se promène avec son tapis de yoga au pétrole roulé sous l’aisselle…

Que voulait-elle suggérer par cette phrase ? Qu’un yogi digne de ce nom n’a pas le droit d’aimer le café ? Je n’ai pas répondu mais j’aurais pu lui demander : « De quels yogis me parles-tu? À quoi fais-tu référence? Aux Aghoris qui n’ont le droit de manger que ce qu’ils trouvent sur le sol du crématorium de Bénarès? Aux Naga Babas qui vivent nus, couverts de cendres et qui s’enroulent les parties génitales autour d’un bâton pour ne plus avoir d’érection et marquer ainsi leur renoncement ? Me parles-tu de ces sâdhus qui fument du cannabis dans leur shilom en implorant le nom de Shiva – Bom Boré Nath – ? Mais de quoi, de qui parles-tu, enfin ? »

Plus tard, je commande un taxi qui arrive avec pas mal de retard et plusieurs euros au compteur. Je refuse la somme arguant que c’est lui qui est retard. Il insiste. Le ton monte. Je tiens bon. Il cède. Le calme revenu dans la voiture, il me voit avec un instrument de musique et me demande : « Musicien ? » Je réponds : « Prof de yoga ! ». Un ange passe…
– Eh beh, pour un prof de yoga, vous n’êtes pas très calme !

La nuit tombe, je prends mes rollers et mon chien. On part surfer sur le bitume, du bon son dans mon casque Sony 7506 : « Trinity », de Mario Bondy : « Always cool he’s the best… ». C’est beau de regarder Waska, mon chien, courir comme si nous étions en pleine taïga… Libre et sauvage. « Funnel of Love » de Wanda Jackson résonne, il commence à pleuvoir. Mon chien est magnifique mais il pue. On rentre entre les gouttes. Un dernier morceau… « Azadeh » du Trio Chemirani, avec Omar Sosa et Ballaké Sissoko.

Puis, silencieux, au milieu du tumulte, on regarde la nuit…

… c’est magnifique.

« Pour être libre, il suffit de se croire tel » – Casanova

Retrouvez Mika de Brito au Hameau de l’étoile du 19 au 23 août  

Très belle journée, Namaste