En dehors du tapis avec Florence SERVAN-SCHREIBER

ITW Florence Servan Schreiber

Fidèle à sa nature espiègle, Florence Servan-Schreiber est toujours escortée de petits jouets et monstres hauts en couleur. Parmi ses autres compagnons de vie, la psychologie positive a fait d’elle la professeure de bonheur que nous connaissons. La cuisine, aussi, pour la sensation de contrôle et la créativité. Le yoga, pour le lâcher-prise.

Par Émilie Drugeon

Yoga journal : En sanskrit le mot yoga vient de la racine « yug » qui signifie unir, union qui, par extension, permet de se relier à soi-même. Comment définiriez-vous cette relation à vous-même ?
Florence Servan-Schreiber : Dans l’union, il y a l’idée d’unité. S’unir à soi-même, j’appelle ça se réconcilier avec soi. C’est un chemin qui me parle car cela signifie fusionner plusieurs morceaux. Ils peuvent cohabiter même si une même personne est multiple. Cela veut dire aussi qu’on peut « se supporter », de mieux en mieux, si on est fâché avec soi. Pour ma part, j’ai plein de contradictions : je suis audacieuse et j’ai très peur à la fois. Une autre partie de moi est sérieuse, d’où mon attrait pour la psychologie positive car tout y est très fondé, et d’un autre côté, j’ai besoin de jouer, de fantaisie. Ce sont différentes facettes qui peuvent apparaître contradictoires, mais qui se construisent les unes avec les autres comme un lego.

Y.J. Parlez-nous de votre pratique du yoga…
F.S-S. J’ai commencé il y a 10 ans parce que j’avais envie de plus de souplesse physique. Je n’arrivais plus à toucher le sol et j’ai réfléchi en ce sens : si mon corps redevient plus souple, ma vie le sera davantage. Et c’est ce qui s’est produit. Grâce au yoga, j’ai développé une approche beaucoup plus agile de mon existence. J’ai eu l’impression de faire face tout à fait autrement aux situations qui se présentaient. Cela a coïncidé avec de nombreux tumultes, positifs et négatifs ; c’était peu de temps avant plusieurs mutations professionnelles. J’étais très contente de les avoir « anticipées » par le yoga, par cette souplesse physique et mentale. Je sens lorsque les choses se rigidifient dans ma tête.  L’été dernier par exemple, je faisais du yoga chaque matin car j’étais très surmenée.

Y.J. Vous qui êtes spécialiste du bonheur, quels liens faites-vous entre cette discipline et votre état émotionnel par exemple ? 
F.S-S. Ces liens existent bel et bien mais je ne sais pas comment ils opèrent. Il y a quelque chose de très subtil là-dedans. Lorsque je sors du yoga le vendredi soi, je suis comme régénérée. Ce sont de grands moments de relaxation. Pendant les périodes difficiles, je force la dose car j’ai besoin que les choses passent par le corps. Il s’exprime, travaille. On sort un peu de sa tête ! L’impact de la respiration sur notre état émotionnel est évident. D’un point de vue scientifique, la cohérence cardiaque est un élément archi démontré : cette fréquence de respiration particulière permet de recentrer les systèmes sympathique et parasympathique. Dans les respirations du yoga, c’est ce qui se passe. On fait jouer cet équilibre entre les hémisphères. Ce sont des phénomènes assez proches.

 

« Je sens lorsque les choses se rigidifient dans ma tête. »

Y.J. La gratitude est une de vos idées fixes. Vous soulignez souvent l’importance de se réjouir, ce que vous appelez le kif…

F.S-S. Oui, c’est un mélange d’émerveillement et de reconnaissance. Il s’agit de prendre conscience de notre chance. Nous réjouir de ce que nous avons, de là où nous sommes, de ce que nous faisons, etc. Telle chose n’est pas simplement agréable, elle est plus que ça et c’est pourquoi on peut dire merci. On découvre alors ce qui se passe lorsque nous éprouvons de la gratitude. Lorsque l’on ressent ça, nous vivons plus longtemps et en meilleure santé. La gratitude renforce notre système immunitaire et nous protège. Elle permet de se rendre compte de choses étonnantes ! Tout cela est quantifié par la psychologie positive. À chaque occasion de réjouissance, le nerf vague est tonifié, c’est lui qui renforce notre système de défense. Plus il est tonique, plus on tient bon ! L’expression de la gratitude n’est donc pas une émotion tout à fait comme les autres. On retrouve cette idée dans la pratique du yoga. Être dans un moment d’accueil, très conscient de la qualité de ce que nous vivons. Les ateliers de bonheur que j’anime, je les fais chez Qee, un centre de bien-être qui propose cours de pilates, yoga et pratiques douces. Ce n’est pas un hasard !

 

Y.J. Ce sont les concepts que vous souhaitiez transmettre avec « 3 kiffs par jour » (éd. Marabout) ? 
F.S-S. En partie ! Ce livre raconte ce que j’ai appris lors de mes cours de psychologie positive avec Tal Ben-Shahar, puis l’effet qu’ils ont produit sur moi. Ce que j’en ai compris, déduit et pratiqué. Cette époque fut incroyable, ma vie a complètement changé après. Je n’ai acheté aucun cadeau cette année-là, à la place, j’ai écrit des lettres de gratitude. C’était une application pratique géniale. Pour être très honnête, c’est mon manque de mémoire qui m’a poussé à écrire ce livre. Je n’avais pas envie d’oublier tout ce que j’avais appris. Et puis, une fois que je sais quelque chose, je veux le transmettre. Tout me traverse, je ne suis qu’une caisse de résonnance. Par exemple, il y a des gens qui ne savent pas encore que la gratitude peut améliorer la qualité de la vie. Partager ce qui me fait du bien ou m’exalte, c’est plus fort que moi. Je suis ravie de donner. J’ai un côté « Flo les bons tuyaux » !

Y.J. Vous avez publié « Dîner de kifs » (éd. Marabout) en septembre dernier ; c’est une ode à la « cuisine positive ». Le repas rencontre le bonheur… Pouvez-vous nous expliquer ?

F.S-S. Pour moi, cuisiner est un acte créatif quotidien. La chaleur qui transforme les aliments… C’est fou ! Je me demande encore comment l’humanité a découvert que la levure pouvait faire gonfler… Je suis fascinée par la chimie de la cuisine. C’est l’idée de mes petits tutoriels « Savez-vous que… ? » [vidéos sur 3kifsacademie.com, N.D.L.R.]. Cela m’amuse prodigieusement. Chercher des études, des trivias ou des données un peu rigolotes, c’est mon jeu à moi. Si on sait que les légumes rendent sexy, on a envie d’en manger ! Si je vous dis simplement qu’il faut manger des légumes, ce n’est pas la même pédagogie. Lorsque je cuisine, je perds la notion du temps. Et je ne suis pas la seule à connaître ce moment de flux qui mixe les 3 éléments du bonheur : le plaisir bien sûr, l’engagement (le fait d’être pris dans une activité) et le sens, c’est-à-dire pourquoi nous faisons ce que nous faisons. Pour ma part, j’aime cuisiner pour les autres.

 

Y.J. En décembre, vous devenez la « professeure de cuisine officielle » d’Happier TV…
F.S-S. C’est la chaîne web de Tal Ben-Shahar. Elle est entièrement consacrée au bonheur ! Pour filmer ça, je suis allée en Israël avec lui ; c’est très joyeux. L’idée est la même : proposer des recettes avec un bénéfice pour le cœur, le cerveau, les émotions, etc. Nous avons aussi noté les vertus de chaque aliment. C’est le niveau d’exigence de l’universitaire qu’est Tal Ben-Shahar, moi je popularise. Nous sommes animés par la même intention, celle de trouver comment diffuser des informations fondées.

En fait, il y a quelques années j’animais une chronique de « recettes qui font du bien » sur Cuisine TV, qui est devenue Cuisine+. Pour le casting, j’avais choisi des pickles. Je suis arrivée avec mes bocaux et je me suis éclatée ! Je cuisinais en parlant. C’était concret, pratique. Savoir que cela peut inspirer les gens me donne envie.

« Mes meilleures idées arrivent à chaque fois que je jeûne. »

Y.J. Chaque année, vous vous accordez une pause : un jeûne de 7 jours. Pourquoi ce choix radical, vous qui êtes si bonne vivante ?
F.S-S. Il ne faut pas imaginer le jeûne comme un régime. La première fois j’y suis allée en pensant que j’allais avoir faim, froid et que je me sentirais très seule. Mais j’ai eu envie d’essayer après avoir croisé un ami qui sortait justement d’un jeûne. Il était resplendissant, sa femme pareille. Lumineuse. J’ai demandé : « Mais ça ne fait pas mal ?! » Il m’a affirmé que c’était fantastique et j’ai trouvé ça dingue. Quand je vois passer des choses un peu exceptionnelles comme ça, je me dis que si quelqu’un d’autre peut le faire, ça doit être possible. Et puis il n’avait pas l’air maso ! À l’époque j’en ai parlé à mon cousin David [médecin et professeur de psychiatrie, décédé en 2011, N.D.L.R.], qui m’a dit que c’était quelque chose de super mais assez méconnu. Donc me voilà partie. J’étais totalement flippée car j’imaginais plein de dangers dans le fait d’arrêter de manger. En fait il n’y a rien de plus naturel. Ce qui donne faim c’est la digestion des aliments précédents, donc quand on commence un jeûne, il y a toujours une purge et à partir de là, c’est fini ! On ne mange plus et on n’a pas faim. Ce qui est très étonnant. L’idée est de mettre le système digestif au repos car il consomme 70 % de notre énergie. Autant de bénéfice quand on arrête de digérer. Les 2 premiers jours il y a une phase d’adaptation car le cerveau doit comprendre qu’il n’aura plus de sucre. Il transforme alors nos graisses en glucides. C’est d’ailleurs comme ça que les manchots survivent ! Pendant le séjour, nous marchons tous les jours. Pas du tout léthargiques contrairement à ce qu’on pourrait croire.

Interview complète à retrouver dans Yoga Journal N°5
Namasté