Interview de Claude Maréchal

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Claude Maréchal forme des professeurs de yoga depuis plus de 40 ans

Comment êtes-vous arrivé au yoga ?
Comme la plupart des personnes qui débutent le yoga, il y a parfois des parcours particuliers. En ce qui me concerne j’ai commencé à pratiquer le yoga, car un entraîneur de sport m’a conseillé de le faire. Cela se passait en 1958, à cette époque j’étais champion de Belgique junior en saut en hauteur. Je ne suis jamais arrivé à dépasser 2 mètres. J’ai gagné un stage de saut en hauteur à Paris, offert par la fédération Belge d’athlétisme, avec un entraîneur qui s’appelait André Daniels. Il m’a fait sauter, il m’a regardé, il m’a fait faires des tests, à l’époque nous pratiquions le rouleau ventral. Et Mr Daniel me dit « écoute Maréchal si tu faisais du yoga tu pourrais t’élever beaucoup plus haut ». Car tu assouplirais tes adducteurs et tu pourrais t’élever plus haut, ce qui m’a fait rigoler. En rentrant j’en ai parlé à ma mère, qui m’a expliqué que ma marraine pratiquait le yoga. A l’époque il y avait très peu de livres sur le yoga et ma marraine m’a prêté son livre et je me suis mis à faire du yoga pour m’améliorer en saut en hauteur.

Et donc vous vous êtes mis à faire du yoga tout seul, en suivant les conseils de ce livre ?

Exactement. Je me suis mis à étirer les adducteurs en pratiquant les postures de yoga et j’ai fais des progrès, mais en 1963 j’ai eu une blessure au genou, j’avais l’espoir de participer aux jeux olympiques et finalement je n’y suis jamais allé ! Et puis je me suis de nouveau blessé au basketball quelques années après et donc j’ai décidé de me mettre au yoga pour entretenir mon physique. Et j’ai commencé à lire des livres sur la philosophie du yoga et l’aspect spirituel, d’évolution de la personne par le yoga. Et curieusement un ami médecin, m’a proposé d’ouvrir un cours de yoga, et il m’a dit je serais votre premier client alors que j’étais à l’époque professeur d’éducation physique. Et donc j’ai ouvert mon premier cours de yoga à Liège en Belgique, c’était en 1966.

Et comment cela s’est déroulé ?
J’avais comme bagage celui de professeur d’éducation physique et donc avec mon expérience, j’ai inventé des séances de yoga en créant des enchaînements de postures moi-même. Et j’ai eu plein de nouveaux élèves et j’ai inventé la leçon de yoga guidé. Et ça s’est très bien passé. Et j’ai rencontré des personnes qui pratiquaient le yoga comme André Van Lysbeth qui écrivait des livres et avait été en Inde. Un ami qui enseignait le yoga à Namur, me propose de le remplacer durant 1 mois et ensuite j’ai pris l’avion pour rejoindre ce professeur à Delhi. Et après plusieurs périples j’ai rencontré T.K. V. Desikachar qui est devenu mon professeur en août 1969. Ce qui a été excitant dans cette histoire c’est qu’il m’a fait pratiquer et comme je faisais des postures assez compliquée comme celle-là (il se marre), yoga nidrasana. Et me voilà face à un maître de yoga, qui était le fils de Krishnamacharya, un des plus grands yogis du XXème siècle. Car vers les années 30 le yoga était en train de disparaître de l’Inde.

Que s’est-il passé alors ?
Krishnamacharya a joué un rôle très important dans la résurrection du yoga en Inde. Il a étudié pendant près de 8 ans avec un maître au mont Kalash au Tibet, où il a notamment appris toute une série de yogathérapie. Et j’ai eu la chance de devenir élève de son fils avec lequel nous sommes devenu très ami. Et à partir de 1969 j’ai fait une quarantaine de séjours à Madras qui duraient en moyenne entre 1 mois et demi et 2 mois. Donc j’ai vécu environ 6 ans en Inde. Je résidais chez lui. Ce qui a été très précieux pour moi, c’est qu’il m’a tout enseigné, notamment tous les textes écrits en sanskrit le Yoga Sutra la Bhagavad Gîta, y compris les textes que son père avait écrit. A la fin de la vie de son père, il m’a emmené plusieurs fois chez son père pour lui parler et écouter ce que son père pensait le yoga en occident. Et c’est son père qui m’a dit les yeux dans les yeux, que tout ce que j’avais étudié avec son fils s’était correct et qu’il fallait que je le présente à la culture occidentale. Car votre culture n’est pas la même. Pour Krishnamacharya le yoga devait se développer dans le monde. Car le yoga appartient à l’indouisme qui n’est pas une religion missionnaire, contrairement au boudhisme ou au catholicisme. Comme le yoga conduit à la méditation, donc à la contemplation et à l’approche de Dieu.

Et que vous a-t-il dit exactement ?

Il m’a dit il faut que vous fassiez passer un yoga bhakti en occident. Cela vient d’une racine verbale qui veut dire partager.

Il vous a donc missionné pour faire cela en occident ?

Desikachar m’a amené chez son père, car Krishnamacharya me voyait depuis des années avec son fils et donc il a commencé à lui poser des questions sur moi. Et desikachar lui a dit, il est votre enseignant de yoga en occident. Il m’a dit cela comme un impératif. C’était entre 1983 et 1989.

Qu’est-ce que cela induit pour vous ?

A cette époque j’avais déjà commencé la formation d’enseignants de yoga à partir de 1971, avec l‘ami qui m’avait fait venir en Inde et que j’avais remplacé à Namur. C’était en 1963. Car j’en ai formé probablement des milliers, en Espagne, en Italie, en Belgique, au Canada et en France. C’est en France que j’en ai formé le plus. Fin juin je dois rencontrer François Lorin, cela fait très longtemps que je ne l’ai pas vu. C’est lui qui m’avait dit en Inde, rends-toi chez Desikashar.

Passons à votre formation, le Viniyoga, pouvez-vous nous expliquer d’où provient ce yoga ?
Avant 1983, Desikashar m’a dit il faut écrire quelque chose sur le yoga sous forme de revue, et il m’a désigné pour faire cela en langue française. Nous nous promenions à Madras et Desikashar m’a dit, le regard portant au loin, je connais le nom de cette revue, ce sera viniyoga ! Je savais que cela signifiait car il est dans le célèbre texte de patanjali « que le yoga devait être appliqué à la personne en fonction de qui elle est ». Il faut prendre la personne en considération et ses caractères pour lui donner l’enseignement de yoga qui lui convient. Il m’a encouragé à donner des leçons individuelles. Car avant en Inde, cela ne se faisait pas de donner des enseignements collectifs. Maintenant oui.

Donc Desikachar quand il vous enseignait vous étiez son seul élève. Comment faites-vous maintenant par rapport à vos formations collectives ?

Les personnes qui souhaitent me voir pour un travail individuel, c’est possible, je le fais en-dehors des formations collectives, soit avant, soit après et je donne un programme et une leçon particulière. Viniyoga signifie l’application du yoga à la personne en fonction d’un certain nombre de considérations et c’est ce qui a fait que Desikachar m’a demandé de faire une revue pour transmettre son enseignement. J’ai lancé la revue en 1983, trimestrielle, qui s’est arrêtée il y a deux ans, avec l’intention de la reprendre. Avec l’aide d’enseignants comme François Lorin, Desikachar et d’autres, notamment les commentaires sur les yogas Sutras de Krishnamacharya.

Donc vous enseignez le viniyoga et depuis 3 ans vous enseignez la yogathérapie au Canada. Qui vous l’a enseigné ?
Je l’ai étudié sur le terrain, Desikachar recevez chez lui des gens ayant des problèmes de santé et prévoyait un programme de santé pour ces personnes. Et ce que j’ai trouvé vraiment passionnant c’est qu’il ne s’intéressait pas à la maladie, mais il s’intéressait à la personne. Nous avons des personnes qui sont en attente de remèdes, mais en fait le yogathérapeute se soigne chez elle en pratiquant et revoit ensuite le professeur. Ces personnes en souffrance ont besoin d’une aide, donc plusieurs personnes ont trouvé avec moi des solutions à leurs maux et ensuite ils ont eu envie de devenir professeurs. Donc, je les ai formé.

Chaque année je pars au Québec vers l’Automne pour enseigner aux étudiants la yogathérapie.

Je fais cela au Québec, pour l’instant je suis en train de faire un enseignement sur un texte qui s’appelle la bangadavita, ensuite je vais me consacrer à l’enseignement de la yogathérapie. J’ai l’intention de faire cette formation comme au Québec en voyant des cas. Et pas sur des cas théoriques.

Nous avons la volonté chez Yoga Journal de réaliser un grand dossier sur la yogathérapie. Nous pourrions vous interviewer pour cela ?
J’ai une esneignante Nicolas Senecale, au Québec, qui accompagne des patients en fin de vie par la pratique du yoga. Elle habite sur l’île d’Orléans. Bien entendu je serais enchanté d’y contribuer.

Vous avez formé des milliers de professeurs, est-ce que vous restez en contact avec eux ? Donc vous avez contribué au développement du yoga en Europe ?
Il y en a que je ne vois plus depuis très longtemps. Concernant le développement, Andrè Van lysbeth a été le pionnier en créant une fédération de yoga, dont j’ai fait partie et c’est un maître qui m’a beaucoup inspiré. Ensuite j’ai suivi ces enseignants pour former des enseignants qui volent aujourd’hui de leurs propres ailes.

Nous souhaitons traiter avec Willy Van Lysbeth de son approche sociologique sur le développement du yoga en occident. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que c’est un sujet très intéressant, d’autant que Willy, fils d’André est un psychothérapeute et qu’il a énormément de choses à dire sur le sujet.

Quand vous regardez l’évolution du yoga en occident, qu’en pensez-vous ?

Il y a pour moi des gens comme Lola qui font un excellent travail et puis il y a le développement d’un yoga qui me semble en-dehors de ces lignes. Moi on m’en parle, mais je le connais très mal ce yoga. Le Bikram, dans des salles surchauffées, des gens qui se pendent par les pieds… Pour moi ce qui est intéressant avec la chaleur c’est que cela influe sur l’élasticité du corps. Mais attention dans ces salles surchauffées pour les cardiaques et les gens plus âgés…

Sociologiquement il y a une chose intéressante Car c’est un yoga qui attire le plus d’hommes, qu’en pensez-vous ?
Pour moi c’est purement dû à l’effort dans une salle surchauffée, c’est le côté performance et dépassement qui doit attirer les hommes. Il y a aussi cela dans l’Ashtanga, et c’est pour cela qu’il y a beaucoup d’hommes.

Et que pouvez-vous nous dire sur le yoga du Mysore ?

Cela vient d’une ville en Inde qui s’appelle Mysore et dans laquelle vivait Krishnamacharya. Il y avait 2 élèves dont on parle beaucoup, Pattaby Joy et Iyengar, qui sont morts plus jeune que lui et il n’y a pas si longtemps.

Est-ce que cette évolution du yoga vous inquiète ?
Je crois qu’un yoga correct va être transmis au monde et j’ai l’intention d’y être pour quelque chose. Car j’aimerais retranscrire tout l’enseignement que j’ai reçu pour codifier ce qu’est le viniyoga.

Le cours collectif, n’est pas pour moi la meilleure façon d’approcher le yoga, notamment en vacances. Qu’en pensez-vous ?

Même pour les bons instructeurs, cela est très compliqué. Car cela est très difficile de ne pas faire n’importe quoi. Le mieux est de commencer dans une salle dans une ville dans un cours débutant, voire d’essayer plusieurs professeurs différents.

Par rapport à la mission que vous a donné Krishnamacharya, pensez-vous l’avoir mené à bien ?
Oui parce que je crois dans ce que j’ai à faire et je vais el faire. Et je pense que ça va exposer le yoga traditionnel en occident comment il est souhaitable qu’il soit. Je ne dis pas comment il doit être, mais comment il est souhaitable qu’il soit. Il est important d’expliquer tout l’aspect philosophique du yoga. C’est la clef pour comprendre le yoga.

En conclusion un dernier mot ?

Ce que je dirais pour terminer c’est que je suis content de t’avoir rencontré, car ce que vous voulez faire avec le journal, c’est de parler du yoga qui se fait partout mais en même temps mettre un peu de l’ordre à travers votre mission journalistique qui s’adresse à tout le monde. Par exemple les traductions que j’ai faites des yoga sutras peut être très intéressant à présenter, car ce sont des aphorismes sans verbes. Sanskrit sans verbe. Or tout ce qui a été traduit rajoute les verbes. Et Krishnamacharya m’a demandé de traduire les aphorismes sans verbes… tels qu’ils ont été écrits. Il pourrait être intéressant de les communiquer tels quels !

Quelle est la tranche d’âge des professeurs qui viennent étudier avec toi ?

Cela dépend mais en moyenne ce ne sont pas de jeunes professeurs, car la plupart je les accompagne depuis longtemps où ils connaissent des professeurs que j’ai formé. Il y a d’ailleurs un point qui me dérange actuellement. Le problème aujourd’hui c’est que les personnes âgées qui avant été des sages qui conseillaient les jeunes, partent maintenant sans arrêt en voyages. Et je pense qu’il y a là quelque chose qu’il faut corriger. Car si les personnes âgées ne transmettent plus la sagesse, qui le fera ? Quand on a 70 ans on devrait se retirer et conseiller les jeunes et être en paix, pour moi c’est dans l’ordre des choses. Mais c’est la société de consommation qui fait ça, car les personnes âgées elles ont de l’argent et du temps. Et donc pour une histoire de pognon, on les sollicite pour partir en voyages. Bientôt je vais démarrer les retraites Tapas, où les gens mangent très peu, ils font 5 à 6h de yoga et ils sortent régénérés…

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  • Emilie – My Happy Yoga

    Je n’avais lu cette entrevue de Claude et je suis très heureuse de la découvrir car j’ai appris beaucoup de choses! J’ai la chance de faire partie de la dernière promo de futurs profs de yoga qu’il forme en ce moment et j’en suis très fière. C’est une personne extraordinairement généreuse et pleine d’esprit. Il inspire un profond respect et nous donne à tous envie de transmettre ce qu’il nous partage à chaque nouvelle rencontre avec lui.