Interview de Frédéric Lenoir

InterviewdeFredericLenoir

« Artisan de la joie »

Par : Lionel Piovesan

Frédéric Lenoir, sociologue, écrivain et philosophe, a écrit plus de 40 ouvrages aussi divers et variés que des romans policiers médiévaux, des contes initiatiques et des traités spirituels. Fervent pratiquant de la méditation en pleine conscience, il pratique aussi le yoga pour réunifier corps et esprit.

Exergues : « J’ai appris à écouter les besoins de mes corps physique et émotionnel pour m’accomplir au niveau spirituel. »

« Je suis très sensible à l’amélioration du “vivre ensemble” et à la cause animale »

Yoga journal : En sanskrit le mot « yoga » vient de la racine « yug » qui signifie « unir », union qui, par extension, permet de se relier à soi-même. Comment définiriez-vous cette relation à vous-même ?

 Frédéric Lenoir : Je dirais qu’aujourd’hui j’essaye, comme l’a écrit Montaigne, d’avoir une bonne amitié envers moi-même. Donc j’ai une relation d’écoute de mon corps comme de mon esprit. Je tente de me donner des choses qui me font du bien, qui me permettent à la fois de grandir tout en prenant soin de moi. Si aujourd’hui j’ai une bonne relation avec moi-même, cela n’a pas toujours été le cas. J’ai commencé par une relation de dissociation entre mon corps et mon âme, entre mes besoins émotionnels et mes aspirations spirituelles.

Y.J. : Qu’est-ce que cette dissociation a généré chez vous ?

F.L. : Un refoulement de mes émotions et des phobies. J’ai eu, adolescent, une dissociation entre d’un côté une exigence de vie intérieure et spirituelle et, d’un autre côté, les besoins du corps qui n’étaient pas écoutés. J’ai mené une vie ascétique durant trois ans dans un monastère, alors que ça ne me convenait pas. J’avais besoin de faire du sport, d’avoir une vie affective et sexuelle que j’ai totalement réprimée pendant ces trois années. Il a fallu ensuite que j’apprenne à réconcilier le corps et l’esprit.
Y.J. : Comment décririez-vous cette quête spirituelle ?

F.L. : Un idéal de sagesse très élevé mais fondé au départ sur une certaine domination excessive du corps… en réalité plutôt un mépris du corps. Puis j’ai pris conscience que je faisais fausse route, que la réalisation spirituelle passait par le corps. Et lorsque j’ai réalisé ça, j’ai quitté le monastère.

 
Y.J. : Que s’est-il passé juste après ?

F.L. : Je me suis acheté un maillot de bain et je suis parti trois semaines au Club Med ! (rires)

J’ai décidé d’écouter les besoins de mes corps physique et émotionnel pour vivre dans mon corps la joie de l’expérience spirituelle afin qu’elles ne soient pas scindées. Cette scission était due à un héritage familial du côté de ma mère. C’est une famille qui, depuis plusieurs générations, est dans une vision cléricale, très catholique, dans laquelle le corps c’est le diable. Ma mère ne nous a jamais touchés quand nous étions enfants, sauf pour nous laver ou nous donner des fessées ! Mais jamais de tendresse car sa mère lui avait dit : « Si tu touches tes enfants, tu vas éveiller leur sensualité. » Et il ne fallait surtout pas faire ça. J’avais une problématique lourde par rapport au corps et il a donc fallu faire tout un chemin thérapeutique pour en sortir.
Y.J. : Quels sports ou activités pratiquez-vous ?

F.L. : Adolescent j’ai fait du judo et du karaté intensément, ce qui m’a permis d’être dans une énergie physique puissante. Après le monastère, j’ai fait des sports moins violents, et c’est là que j’ai découvert le yoga. Mon beau-frère était professeur, j’ai suivi des cours avec lui pendant plus de deux ans. J’ai gardé de cela quelques postures très simples, notamment la Salutation au soleil que je fais de temps en temps le matin, et qui me fait beaucoup de bien. Comme j’ai des amis qui pratiquent très régulièrement le yoga, quand je suis avec eux j’apprécie beaucoup de les suivre dans leurs séances. Je ne fréquente malheureusement plus de cours, faute de temps.

Y.J. : Parlez-nous de votre pratique de la méditation…


F.L. : J’ai pris des cours de méditation tibétaine à 20 ans, en Inde : j’ai passé six semaines au Ladakh et à Dharamsala auprès du dalaï-lama.

Ce sont les premières étapes, cela s’appelle Shiné en tibétain. J’ai appris les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui la pleine conscience, terme que je trouve peu inspiré en français alors que le terme anglais me semble très adéquat (« mindfulness », NDLR). Je lui préfère « méditation de pleine attention » ou « méditation de pleine présence ». En français le mot « conscience » est ambigu car cela ramène à la pensée alors qu’il s’agit d’être présent à son corps. Je médite très régulièrement, ce qui m’aide beaucoup car je suis facilement dans le mental. Ça me permet de m’ancrer et de me reconnecter à mes perceptions sensorielles.

Y.J. : Dans quels lieux pratiquez-vous la méditation ?

F.L. : Je médite dans ma chambre : j’ai un petit autel de méditation, un bol tibétain, de l’encens, une bougie. J’adore aussi être dans la nature et méditer là, face à la mer, à la montagne, à la campagne. Je m’assois adossé à un arbre. J’ai un naturel très contemplatif.

Y.J. : Vous dites ne pas avoir voulu aller plus loin dans la méditation…

F.L. : Je n’ai pas voulu aller plus loin dans la méditation, et passer à l’étape supérieure qui implique des visualisations, car je ne voulais pas devenir bouddhiste. La fibre christique était et reste très forte en moi.
Y.J. : Nous en venons à notre question sur le rapport que vous entretenez avec les autres.

F.L. : Ce qui a changé, c’est qu’avant j’étais dans une exigence qui touchait au jugement. Et le jour où j’ai arrêté de me juger, j’ai arrêté de juger les autres. Je ne suis plus dans un regard dur ou intolérant vis-à-vis d’eux ; je suis maintenant dans la bienveillance et la compassion, même si les gens ont des travers ou des défauts. Si quelqu’un m’agresse ou m’exaspère, je vois toujours les bons côtés de cette personne ou la souffrance qu’il y a derrière son agressivité.

Y.J. : Ce n’est pourtant pas si évident…

F.L. : C’est trente ans de chemin ! L’expérience nous permet de nous rendre compte que les autres nous tendent toujours un miroir. Plutôt que d’en vouloir au miroir autant apprendre à mieux se connaître à travers toutes les rencontres de la vie. Si on réagit mal ou de manière trop émotive dans une relation, alors c’est que quelque chose n’est pas réglé chez nous.

Y.J. : Fonctionnez-vous à l’intuition ?

F.L. : J’avais un petit peu mis de côté mon intuition en développant ma raison à travers mes études de philosophie et de sociologie. Puis j’ai pris conscience que l’intuition était un cadeau extraordinaire que la vie nous faisait.

Ce sixième sens nous donne une connaissance immédiate des gens, des choses, des causes. Depuis quelques années j’essaye de plus en plus d’écouter mon intuition. Elle est très liée au corps. Souvent, j’éprouve dans mon corps un ressenti que j’écoute. Je pense que c’est l’expression corporelle de ce que mon intuition me dit. Je suis de plus en plus sensible aux énergies. Je me rends compte que tout est énergie dans la vie et que nous sommes connectés énergétiquement aux personnes ou aux événements avant de les connaître ou de pouvoir les décrypter avec notre raison.

Y.J. : Quel est votre rapport à l’alimentation ?

F.L. : Il est en train d’évoluer. Quand j’étais mal connecté à mon corps, je me nourrissais n’importe comment, je pouvais avaler n’importe quoi, je mangeais vite. Et plus le temps passe, plus je trouve qu’il est important de faire attention à ce qu’on mange. J’essaye de choisir des choses plus équilibrées et plus variées, de manger beaucoup plus lentement et en conscience.

De plus, je me tourne peu à peu vers le végétarisme : je limite ma consommation de viande, essentiellement pour des raisons éthiques car je suis très sensible à la souffrance des animaux. Je trouve que la façon dont on les élève et les abat est très problématique. Je mange aussi le plus possible bio, car je suis conscient de la dangerosité des pesticides. J’essaye d’avoir davantage de cohérence dans tous les actes de ma vie, mais ce n’est pas toujours facile !
Y.J. : On en vient à la dernière partie de notre entretien : quel est votre rapport au monde et à la société ?

FL : À 20 ans j’avais plutôt tendance à me couper de cette société de consommation que je n’aimais pas, d’où mon entrée au monastère. Aujourd’hui, je suis dans la ligne opposée : je préfère être dans la société et, modestement, à mon petit niveau, tenter de la faire évoluer pour développer des idées positives et contribuer à son amélioration.

Arnaud Desjardins, avant de mourir, m’avait offert un livre en écrivant en dédicace : « À Frédéric qui œuvre pour la guérison du monde ». Je me suis dit : « On ne peut pas faire plus beau compliment ! » Dans le livre que j’ai écrit, qui porte ce titre (La guérison du monde, NDLR), j’essaye de transmettre beaucoup d’idées, d’initiatives, de propositions pour améliorer le monde dans lequel on est. C’est une des choses qui m’intéresse le plus : être utile aux autres et à la société et donc avoir des engagements. Ça fait vingt ans que je milite dans des associations écologiques, que je me suis engagé en faveur de la reconnaissance des droits des animaux. Je milite contre la vivisection et pour la réforme des abattoirs. Je soutiens aussi beaucoup d’associations humanitaires. Je suis notamment le parrain de l’association « Pari solidaire » qui met en lien des étudiants fauchés avec des personnes âgées qui sont seules. Les étudiants payent un loyer très modéré chez les personnes âgées et, en échange, ils font leurs courses, les aident au quotidien. Je suis très sensible au fait d’améliorer la qualité du « vivre ensemble ».

Y.J. : C’est intéressant car vous aimez la solitude et, en même temps, vous êtes dans l’action et dans le partage…

F.L. : Tout à fait ! Et je suis heureux de voir le succès de films comme Demain ou En quête de sens. Il s’agit d’être dans le monde en essayant d’être un vecteur de transformation du monde par nos actions, nos engagements, nos modes de vie plutôt que de dire simplement : « Ce monde est abominable et il va à sa perte ». Cela m’amène à faire des compromis car je participe au système : j’ai un Smartphone et un ordinateur portable, je prends sans cesse l’avion pour faire des conférences partout dans le monde, ce qui n’est pas écologique, etc. En même temps j’utilise le système tant que je peux pour le faire évoluer. Essayons de faire grandir le positif !

Y.J. : Parlez-nous de vos projets ?

F.L. : Je pense que le cœur de tout c’est l’éducation : c’est parce que les enfants d’aujourd’hui vont grandir en conscience et en discernement que le monde changera. Pour les gens de ma génération c’est déjà un peu « foutu. »

Je développe donc des ateliers méditation-philo dans les écoles primaires.

Je viens de créer une association qui va permettre de former des personnes pour transmettre ça aux enseignants et je vais sortir, en octobre, un livre chez Albin Michel qui s’intitulera probablement Philosopher et méditer avec les enfants.

Y.J. : Dernière question clin d’œil : la méditation vous rend-elle joyeux ?

F.L. : Je ne connecte pas directement la méditation à la joie mais indirectement, oui. L’attention au corps et aux sensations est une des conditions de la joie.

 

La Puissance de la joie, Frédéric Lenoir, éd. Fayard, 2015.

Merci à Dominique pour avoir rendu cette interview possible.
Association « Le Pari solidaire » : www.leparisolidaire.fr