La révolution écopsychologique

la revolution ecopsychologique

Mohammed Taleb, philosophe algérien, s’intéresse aux relations entre écologie et spiritualité. Il enseigne, à Lausanne, un nouveau courant de pensée appelé écopsychologie dont l’idée centrale est l’existence d’un continuum subtil entre psyché et Nature vivante.

« L’idée selon laquelle l’univers ou le monde possède une intériorité est présente dans toutes les civilisations. »

Yoga journal : Vous enseignez l’écopsychologie. Pourriez-vous nous expliquer de quoi il s’agit ?

Mohammed Taleb : Ce courant de pensée a émergé dans les années 1990, avec le travail de l’historien et écrivain états-unien Theodore Roszak. L’écopsychologie affirme qu’on ne peut sortir de la crise environnementale sans une profonde métamorphose de l’âme et de nos valeurs. Une écologie politique est nécessaire, mais insuffisante. Le drame environnemental manifeste la faillite d’un système socialement injuste fondé sur un humain mutilé, l’homo œconomicus. L’écopsychologie est ainsi née comme une contribution au réenchantement de notre relation au monde.

Y.J.: Quelles sont les pistes pour réenchanter notre relation au monde ?

M.T. : Dans ma philosophie éthique et pratique, je propose une cartographie pour y voir un peu plus clair. Cette carte dessine ce que j’appelle les « Quatre axes du réenchantement ».

– Le premier axe est celui de l’écologie intérieure, pour en finir avec l’homo œconomicus. En effet, la crise écologique n’est pas seulement affaire de faune, de flore et de climat. Elle questionne aussi nos subjectivités, nos vies intérieures. À ce niveau, la pratique de la méditation, du yoga, des arts martiaux et de l’art prend toute sa place et aide à clarifier nos valeurs et nos représentations de l’environnement.

– Le deuxième axe est le domaine de l’interpersonnel, pour en finir avec l’égoïsme. À l’échelle humaine, l’écologie appelle à fonder une interpersonnalité éthique : relocaliser la citoyenneté, l’économie, les entreprises, les activités humaines. Plus sensiblement, cette écologie des relations peut nous aider à retrouver le sens de l’âme des lieux, et celui des visages.

– Le troisième axe est celui du penser et de l’agir collectif, pour en finir avec la désespérance sociétale. L’écologie n’est pas que personnelle ou relationnelle. Politique, elle est aussi l’affaire de la Cité, du monde, des projets de société et de civilisation. L’enjeu est de métamorphoser les institutions, les organisations, dans une marche vers le Bien commun.

– Le quatrième axe est la rencontre de l’Âme du monde, pour en finir avec la crise environnementale. L’écologie est la science de la maison (oikos) et celle-ci est notre habitat, à l’interface entre nature et culture. Ici, le défi est d’oser la transition écologique, l’émergence d’une conscience des limites et la réconciliation entre vie intérieure et profondeurs qualitatives du monde.

Y.J. : Vous faites précisément l’éloge de l’Âme du monde dans votre dernier ouvrage, paru aux éditions Entrelacs. Subsiste-t-elle encore aujourd’hui ?

M.T. : Au fil du temps, notre relation au monde est devenue prosaïque, utilitaire, froide. Pour la civilisation capitaliste occidentale, la nature est un stock de matières. Dans la conception traditionnelle du monde, pré-capitaliste, au contraire, la nature est plus riche, matérielle et immatérielle, physique et symbolique. Toutefois, l’idée selon laquelle l’univers ou le monde possède une intériorité est présente dans toutes les civilisations. Les coloriages culturels vont différer, mais l’Âme cosmique et sa correspondance avec notre âme sont des intuitions universelles. L’Âme du monde, tout comme la Prakriti (ou âme de la nature) chez les hindous, est unifiante, organisatrice, dynamisante. Ces intuitions sont portées par des personnes engagées comme l’écologiste indienne Vandana Shiva, qui défend la Démocratie de la terre, ou encore des mouvements paysans, comme Ekta Parishad, qui milite pour l’accès et la préservation de la terre et de l’eau. Ces idéaux s’incarnent dans des communautés vivantes dans les campagnes et les cités de l’Inde, du Brésil. En lien intime avec l’écopsychologie et l’écospiritualité, on peut citer aussi des courants comme l’écoformation, la pédagogie de la terre, la pédagogie de l’opprimé, l’architecture organique, l’agriculture paysanne. Le défi à relever aujourd’hui est que les sociétés du monde reconnaissent l’essentialité de notre identité cosmique.

Y.J. : Quels sont les freins au processus de réenchantement ?

M.T. : Le problème est que beaucoup de personnes font de leurs expériences de vie ou de leurs idées des absolus, et affirment de façon catégorique qu’il faut d’abord commencer par tel axe (le personnel, l’interpersonnel, le sociétal, l’écologique) pour entrer dans un vrai processus de réenchantement et de mutation. Par exemple, certains disent qu’il faut commencer d’abord par soi pour ensuite transformer les structures économiques. C’est précisément un discours que les néolibéraux apprécient, « Transformez-vous intérieurement », car cela sous-entend ceci : « Laissez-nous les structures socio-économiques». Le danger se situe aussi dans l’autre sens : « Il faut changer d’abord les structures économiques pour ensuite permettre aux gens de vivre spirituellement ». Le problème est le « d’abord » car il n’y a pas de d’abord.

Chacun commence sa mutation là où il est. Cela peut être un travail sur soi (méditation, yoga, analyse jungienne, art) mais, pour d’autres, il s’agira d’un travail interpersonnel (famille, vie de couple, vie de quartier, etc.) ou, encore, d’une transformation sociale (engagement politique, syndicale) ou écologique, tant mieux ! L’effort se concentre ensuite sur l’intégration progressive des autres dimensions qui sont en réalité des potentialités du domaine de départ. Personne n’a le droit moral de dire « il faut commencer par la vie intérieure et ensuite on changera l’économie » ou « il faut d’abord s’opposer à la mondialisation et on sortira de nos conditionnements personnels ensuite ». L’idée est d’entrelacer progressivement, de façon égalitaire et conviviale, ces quatre axes en une spirale du réenchantement.

 

Dossier complet à retrouver dans votre Yoga Journal N°7 

Bibliographie

Éloge de l’Âme du monde, co-écrit avec Michel Cazenave et Nathalie Calmé, éd. Entrelacs, 2015.

Nature vivante et Âme pacifiée, éd. Arma Artis, 2014.

L’écologie vue du Sud, éd. Sang de la Terre, 2014.

Theodore Roszak, vers une écopsychologie libératrice, éd. Le passager clandestin, 2015.

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