La Yoga connexion

Tout le monde « se met au yoga ». Du baba rive à ses chakras au bobo addict à ses abdos,  les expériences diffèrent mais l’adhésion grandit. 

Loin de l’image morne d’une pratique réservée à des végétaliens allumés, une nouvelle génération de « yogis » apparaît, renouvelant les codes de cette discipline millénaire.

Reportage au cœur d’une rencontre de yoga à Aix en Provence, où s’est tenue du 29 au 31 Mai 2015 la 11ème édition des « European Yogi Nomads ». Le mot d’ordre : « explorer de nouveaux lieux, se faire de nouveaux amis, approfondir son yoga ».

Cours European Yogi Nomads

Cours de yoga lors des European Yogi Nomads- Photo : conceptime by Ben Rem

Vendredi 29 Mai 2015, 21 heures, une quinzaine de « yogis » sont attablés à la terrasse d’une place animée d’Aix en Provence. Ambiance décontractée dans ce groupe cosmopolite (4 Hollandaises, 3 Français, 6 Allemands, 1 Portugaise, mais aussi 1 Brésilienne et 1 Américaine) où les échanges se font en anglais. A table, les burgers végétariens côtoient cheeseburgers et salades et l’assiette aussi se fait lieu de diversité.

Cette tablée représente une infime fraction des 148 personnes venues profiter des  « European Yogi Nomads ». Le concept naît en 2011 au Costa Rica, où 4 professeurs passionnées élaborent un projet basé sur leur envie commune de pratiquer en groupe et voyager. Elles imaginent des WE de yoga basés sur l’idée de la communauté : accueil des participants par les « locaux », et cours de yoga sur 3 jours au prix d’une vingtaine d’euros. Le choix des destinations se fait au fil des opportunités et les WE s’enchaînent à Copenhague, Paris, Bâle, Berlin, Lisbonne, Athènes, Istanbul, Annecy, Londres, et maintenant Aix-en-Provence, où Elise, une amie des fondatrices, accueille l’évènement.

 

ASANAS ET SHAVASANA

Samedi 30 Mai, 16 heures, le gymnase du complexe universitaire se remplit pour la pratique enseignée par Elise et Nico.

Dans la fraîcheur de la salle, le rythme festif de « Get Lucky » des Daft Punk nous happe. Chacun prend place en dansant. Dans le public, aussi bien des professeurs certifiés que des élèves, du plus assidu au plus débutant. Un père a amené son fils de 5 ans. Assis au milieu de la foule, il est un peu impressionné.

Le cours débute assis, les yeux fermés, chacun se centre en soi. On enchaîne ensuite les postures « asanas », entre gainage et étirements, rythmées par la respiration. On capte parfois des regards complices, et les postures les plus intenses sont ponctuées des blagues d’Elise, qui allègent l’effort. Parmi les élèves transpirants, la tête à l’envers, en équilibre sur les avants bras, des rires fusent. Le cours finit par une relaxation « shavasana », ou posture du cadavre, consiste à s’allonger et à relâcher le corps. Les châles et les couvertures se déplient, chacun s’enroule dans son tissu préféré. La voix posée d’Elise accompagne les yogis vers un état semi méditatif. Les yeux fermés, les muscles se relâchent. Peu à peu les visages changent, les traits se délient, des sourires sereins apparaissent sur les lèvres. Le silence envahit l’espace. L’énergie est haute et une intensité plane dans le calme du gymnase. La voix de Nico amène doucement les esprits à réintégrer les corps, les corps à réintégrer le mouvement. Les yeux toujours fermés, chacun se relève lentement, et s’installe en tailleur. Nico et Elise concluent la session, dans un dernier « om ». Le réveil se fait lentement, chacun ouvre les yeux, reprenant pied avec la réalité. Les regards se cherchent, se trouvent, émus, et les mots mettent du temps à revenir.

Posture douces avant shavasana

Postures douces avant « shavasana ». Photo : Yinjoy photography

CHERCHER DU BIEN ETRE ET DU SENS

Le soir même, tout le monde se retrouve pour le diner traditionnel du WE.

Au restaurant « Les Arcades », les parasols et les guirlandes lumineuses donnent une ambiance gaie et tamisée. Les conversations reprennent autour de l’apéro. A l’une des tables, Frédéric, 35 ans, explique : « je faisais du Pilate pour soigner un mal de dos. J’ai essayé le yoga, et je n’ai jamais arrêté ». Pourquoi ? «Le bien être après le cours d’abord, et puis très vite, la sensation d’être plus détendu dans ma vie». Un bien être physique qui retentit aujourd’hui sur ses passions, la course à pied et le cyclisme. « J’ai pris confiance en moi, et j’ai amélioré  mon endurance grâce au travail du souffle ».

A coté, Lisa, 33 ans,  raconte comment elle a commencé après une longue maladie. « J’avais pris beaucoup de poids, et le yoga m’a permis de reprendre contact avec mon corps ». Pour ces deux-là le yoga accompagne maintenant leur vie quotidienne, dans laquelle il amène plus de bien être.

Pour d’autres, le yoga a généré des changements de vie plus profonds. Sisa, la trentaine, a troqué ses leggins psychédéliques pour une petite robe noire et une paire de talons. Cette allemande de Karlsruhe raconte : « le yoga m’a amenée à me regarder en face. A force de voyager pour pratiquer, de rencontrer des gens en quête, j’ai réalisé que je ne trouvais plus ni sens ni plaisir dans mon métier ». Elle a démissionné il y a un mois d’une grande boite de fournisseur internet. A deux pas, Mischa, 35 ans, discute autour d’un pastis. Architecte canadienne installée à Paris, elle a commencé le yoga il y a 7 ans : « ça m’a ouvert à l’inconnu et j’ai commencé à imaginer un projet de vie plus personnel. J’ai démissionné, et je pars à Londres préparer un projet d’émissions sur le monde de l’emploi ».

Parmi la foule des « Nomads », beaucoup ont une trajectoire en 2 temps, avec une rupture qu’ils relient souvent aux effets collatéraux du yoga. Ils évoquent la reconnexion à soi, la prise de recul sur une vie stressante, et aussi un gain de confiance permettant d’entreprendre les changements qui semblent s’imposer.

RECREER DU LIEN 

Dimanche 31 Mai, 11h, au gymnase, les yeux sont encore ensommeillés après une nuit trop courte. La dernière pratique est intense. Après la séquence lente et profonde guidée par Diana, Tracy enchaîne avec des postures sur les mains : il faut monter sans élan, utilisant la connexion à l’axe central du corps. Eparpillés, les binômes s’entraident,  s ‘amusent, et les plus belles chutes sont immortalisées à coup d’I-phone.

Enfin, après une dernière relaxation, le cercle se forme une dernière fois. Anne et Jana, les deux rescapées de l’équipe fondatrice (les deux autres ayant quitté l’aventure pour des fins personnelles) remercient chacun d’être là et de faire vivre ce projet.

Elles annoncent la suite : Dublin, en septembre, puis le Danemark au printemps 2016.  L’avenir des Nomads reste cependant incertain. La lourde organisation de cet évènement international demande beaucoup de temps, et c’est en mobilisant les participants à s’investir à leurs cotés qu’elles espèrent pouvoir poursuivre l’aventure.

Pourquoi etes-vous la

« Pourquoi êtes-vous là ? ». Photo : Clélia Delanoë

A la sortie, Mischa décroche un immense panneau. « Pourquoi êtes vous la ? ». Installé au début du WE, interpellant la responsabilité de chacun dans l’évènement, il est couvert de post-it : « partager l ‘espace, la vie », « faire la fête, danser », « avoir une place », « se nourrir », « approfondir ma pratique », « soigner le corps et l’âme ».

Des désirs et des attentes qui vont bien au delà de la pratique physique. L’un des secrets de la « folie yoga » est peut-être là. Dans des sociétés qui vivent à 100 à l’heure, un moyen de recréer du lien, à travers une pratique qui ouvre le cœur et l’esprit des « nomades » qui s’ignorent.

 

Clélia Delanoë