Les maîtres influents

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Par Anaïs Joseph

Entre 1965 et 1985, la France connaît un véritable engouement pour le yoga. Une poignée d’enseignants popularisent et structurent le yoga en dévoilant une pratique non religieuse, accessible et bénéfique.

 L’histoire porte dans son sillage des anecdotes qui remettent en cause nos préjugés, secouent nos ignorances ou, tout du moins, donnent de la perspective à notre propre expérience.

Comment imaginer, en 2017, qu’une partie des bâtisseurs présentés dans les pages suivantes ont fait leurs armes au Club Méditerranée ? Les G.O. du yoga pouvaient alors profiter d’un salaire, d’un lieu de pratique et d’un public large. À seulement 21 ans, Patrick Tomatis a pu commencer à enseigner dans un village vacances : c’était en 1969.

Le lien entre yoga et Club Méditerranée ? Un homme, Gérard Blitz, à la fois passionné par la pratique du yoga, qu’il découvre avec Eva Ruchpaul, et créateur, en 1950, de la fameuse entreprise française. Son engagement dans la pratique, doublé d’une notoriété et d’un carnet d’adresses étendu, en fait une personnalité importante du yoga dans les années 1960. Il cofonde l’Union européenne de Yoga et en devient le secrétaire général en 1974. Les jeunes têtes montantes du yoga s’exercent entre les plages et les tentes du Club Med, qui deviendront plus tard des bâtisses solides. Au bord des piscines, le plus grand nombre accède à une discipline jusqu’alors réservée à un noyau d’intellectuels.

Les héritiers

Pour toucher un large public, il fallait au préalable effacer de la pratique ses couleurs philosophico-religieuses et cultuelles. C’est précisément ce qu’il advient entre 1965 et 1985, lorsque le yoga connaît un formidable succès.

Cet essor, on le doit à une poignée d’enseignants influents : Eva Ruchpaul, André Van Lysebeth, Sri Mahesh, Roger Clerc, Nil Hahoutoff. Ces grands noms ont su populariser le yoga au moment où la société était prête à l’accueillir. Un article sur Eva Ruchpaul, dans un magazine féminin, titrait « Le yoga sans encens » (1978) ; un autre, dans Marie-Claire, « Le yoga du bonheur : ce qu’il peut faire pour une femme » (1969). Les démonstrations de postures d’André Van Lysbeth à la télévision belge ou de Sri Mahesh dans l’amphithéâtre de la Sorbonne, tout contribuait à faire du yoga une méthode pour se sentir mieux dans son corps et dans sa tête. Dans la France des années 1970, la voie du bien-être trouve davantage d’adeptes que celle de l’éveil (samâdhi) et de l’engagement souvent ascétique qu’il présuppose.

Pour répondre à l’engouement, ceux que l’on pourrait considérer comme des « maîtres à l’occidentale » créent des écoles de formation et des fédérations. L’effet de mode se propage, un peu trop vite certainement : « Il y avait des cours à tous les coins de rue », se rappelle Eva Ruchpaul, un tantinet amusée par la jeune génération persuadée de vivre le grand boom du yoga. Patrick Tomatis se souvient : « On voyait vraiment tout et n’importe quoi, surtout dans les formations que j’estime aujourd’hui beaucoup plus rigoureuses que dans les années 70 et 80 ». Les cinq maîtres influents ont formé des enseignants devenus des piliers du yoga en France, comme Patrick Tomatis ou Boris Tatzky, et ont sensibilisé ceux qui ont suivi leur propre chemin auprès de maîtres indiens, comme Bernard Bouanchaud.

Les pionniers

Avant l’explosion des années 1960, il y a eu une montée progressive de l’intérêt pour le yoga dans des cercles d’intellectuels, de voyageurs, d’artistes, d’humanistes, qui ont tous en commun le goût de l’exploration. Dans un ouvrage-bible résumant ses recherches sur Cent ans de yoga en France, Silvia Ceccomori distingue une période avant 1925, où elle décèle les premières traces de concepts liés au karma dans les courants ésotériques d’Occidentaux comme le très controversé Georges Gurdjieff (1866-1949). Elle met ensuite en lumière une seconde période, durant l’entre-deux guerres, où les pionniers font leur apparition sous les noms de Maryse Choisy (1903-1979), l’une des premières philosophes à séjourner longuement auprès de gurus indiens et l’une des rares personnes à enseigner la méditation à partir de 1970 ; Constant Kerneïz (1880-1960), qui ouvre les premiers cours particulier en 1936 et rédige des articles grands publics dans le magazine Elle (1947) ; la truculente Cazjoran Ali (1903-1975), danseuse chamanique qui rappelle la période où les yogis étaient confondus avec des charmeurs de serpents ou des fakirs contorsionnistes ; le pèlerin Lanza del Vazto (1901-1981), qui fonde un ashram et une communauté, l’Arche, dans lesquels il enseigne le yoga ; l’érudit Mircea Eliade (1907-1986), figure de proue de la connaissance historique du yoga. Tous ne transmettent pas le yoga dans des cours mais tous contribuent à alimenter l’intérêt collectif émergent.

 

Retrouvez Anaïs Joseph et Anne en Normandie du 13 au 16 juillet pour un stage Yoga et Alimentation
Dossier complet sur le développement du Yoga en France et en Europe à retrouver dans Yoga Journal N°10

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