Leur yoga est une arme de compassion massive

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Auteur : Laura Bozzola

Crédit Photo : Les Guzman

Chapô : Fondateurs du Jivamukti, Sharon Gannon et David Life forment le couple star du yoga. Charismatiques, inspirés, authentiques, ce sont d’anciens artistes qui savent jouer avec la musique, leur corps, les concepts et leur image. A l’intérieur du cadre très strict qu’ils s’imposent avec le véganisme et le militantisme, ils se permettent d’être hétérodoxes. 

Exergue : « Le yoga est une activation spirituelle, c’est de l’activisme », Sharon

Comment êtes-vous arrivés au yoga ?

SHARON : Enfant, j’étais intéressée par la spiritualité et très dévouée à Dieu. À vingt ans, j’ai commencé à écrire de la poésie, à jouer de la musique, à danser et à peindre, tout en étudiant l’alchimie avec un professeur de métaphysique. J’ai découvert le yoga à travers sa forme philosophique, en débutant la méditation à l’âge de 18 ans. Ma pratique des asanas n’est devenue régulière qu’à l’âge de 33 ans, lorsque j’ai déménagé à New York.

DAVID À vrai dire, j’ai suivi Sharon aux cours de yoga. Ma pratique a également débuté quand j’avais la trentaine, après de nombreuses années passées à « dépenser » mes points de bon karma. Depuis, je m’efforce de combler ma « dette karmique ». À un certain moment, j’ai réussi à faire un emprunt auprès de la Banque de Dieu, mais j’ai eu quelques arriérés de paiement et en ce moment, je me planque.

Vous étiez tous les deux des artistes et vous l’êtes encore, à votre manière.  Passer de l’art au yoga semble finalement naturel ?

SHARON : Les artistes entre en communication avec l’âme et trouvent l’inspiration pour révéler la vérité et créer de la beauté dans le monde. Ils nous rappellent que toute création a pour origine notre connexion à la source divine éternelle ; ils nous aident à nous libérer des préoccupations banales et prévisibles. L’intention sous-jacente à l’art et au yoga est d’élever l’âme.

DAVID : Les bons artistes disparaissent dans leur art et l’art disparaît dans la vie. Les artistes prennent la matière première de la vie et la façonne pour en faire une forme. Le yoga réduit la forme au Soi fondamental. Voici quelques similarités : l’art de qualité et le yoga de qualité sont rares, mais les offres sont nombreuses dans l’art et le yoga. Tous deux impliquent un certain niveau de souffrance et un certain niveau de plaisir. Pour atteindre la perfection, il faut pratiquer les deux. Les gens pensent faire de l’art ou du yoga mais c’est l’art ou le yoga qui les fait.

Vous avez créé Jivamukti (1984) avant d’avoir rencontré vos gurus (1986) : comment peut-on décider de créer un style de yoga indépendamment d’une lignée ? 

SHARON : Je ne sais pas trop comment ça a été possible – je dirais juste que le guru est davantage une force qu’une personne. Cette force peut se manifester et vous guider dans les sphères subtiles de l’existence, où la réalité physique et temporelle n’impose pas de limites. Nos maîtres nous ont soutenus dans la création de la méthode Jivamukti et nous ont encouragés.

DAVID : Nous avons commencé à enseigner à la demande de nos amis, dans l’intention de servir les autres. Nous n’avions pas en tête de créer un style de yoga, mais ce style n’est pas venu de nulle part. Nous avions suivi une introduction condensée au yoga et à sa philosophie sur une période très courte.  Tous les grands maîtres de l’époque enseignaient à New York et on allait à tous leurs cours : BKS Iyengar, Swami Vishnudevananda, Swami Satchidananda, Krishnamurti, Ram Das, pour n’en citer que quelques-uns. Les événements musicaux et culturels dans ce paysage urbain ont façonné notre expérience et influencé le Jivamukti yoga. Nous n’étions pas des élèves ordinaires. En participant à 3 ou 4 cours par jour, nos progrès ont été phénoménaux.

Vous êtes très attachés à vos gurus, pour évoluer sur le chemin du yoga, pensez-vous que l’encadrement d’un maître spirituel soit nécessaire 

DAVID : Grâce à une pratique régulière, le changement intérieur peut se produire. Mais sans le contact du guru, le changement est très lent. On est en contact à différents niveaux – physiquement, énergétiquement, émotionnellement, par la pensée et par la béatitude. Quand je dis « en contact », je veux dire que nous sommes connectés de telle sorte que nous ne nous sentons plus seuls.

La compassion envers tous les êtres vivants  est au coeur de votre pratique. Comment cela se traduit-il dans votre enseignement où l’on exige souvent beaucoup du corps ? 

SHARON : Le yoga nous enseigne que nous ne sommes pas notre corps – nous sommes l’âme éternelle. La pratique du yoga est exigeante pour nos corps car nos corps sont constitués de nos karmas et à travers la pratique nous essayons de devenir à l’aise dans nos corps puis à l’aise avec nos karmas. C’est une thérapie très exigeante qui requiert de la compassion, de la gentillesse, du pardon et une acceptation de nous-mêmes et des autres.

DAVID : La solitude intérieure est la maladie de l’âme et du cœur. C’est notre incapacité à nous connecter véritablement aux autres qui nous empêche de vivre l’expérience d’exister et celle d’appartenir. Notre isolement augmente notre souffrance et notre insatisfaction nourrit la tumeur. Quand la bonté et la compassion nous font nous soucier des autres plus que de nous-même, notre niveau personnel de souffrance est automatiquement réduit.

Vous militez pour plusieurs causes (protection des animaux, des forêts, de la paix, ...) en particulier le véganismeVos élèves vous suivent-ils nécessairement dans cette voie ?

SHARON : Tout d’abord, je milite pour une seule cause : le yoga. Et je pense que les autres vont de pair avec le yoga. Si vous pratiquez le yoga pour suivre son objectif initial, vous visez l’illumination, c’est-a-dire le bonheur durable, le fait de se libérer totalement de ses souffrances. Le yoga nous enseigne que notre façon d’agir conditionne  la façon dont les autres se comportent avec nous. Avec tous ces éléments en tête, si la liberté et le bonheur font parties de vos valeurs, vous ferez tout pour garantir la liberté et le bonheur des autres. Vous ne pourrez plus participer ou cautionner l’esclavagisme dans toutes ses formes, y compris celui des animaux exploités, privés de toute liberté puis assassinés pour être mangés. En d’autres termes, on ne peut pas atteindre le bonheur et la liberté ultimes en privant les autres de bonheur et de liberté. Je suis entièrement favorable au véganisme mais je n’ai aucun intérêt à forcer quiconque à faire quoi que ce soit. Mon métier est d’enseigner, que puis-je donc faire d’autre que transmettre des enseignements ? Ce n’est pas mon rôle de déterminer ce que les gens font de ces enseignements après coup.

Les cours de Jivamukti sont en musique, n’est-ce pas une forme de distraction pour le yoga ? 

SHARON : Si elle n’est pas sélectionnée avec attention, la musique peut avoir une effet distrayant, c’est l’opposé de ce que vise le yoga. Bien choisie, la musique peut aider l’esprit à se centrer et se concentrer. Une playlist appropriée, avec des paroles de chansons spécifiques, peut renforcer la bonne réception des concepts spirituels que l’enseignant essaie de transmettre. De plus, la musique a le pouvoir de déclencher et libérer les émotions. Ceci peut être un outil utile quand une personne tente de purifier des émotions négatives stockées dans le corps physique.

DAVID : Le silence absolu, tout comme la vérité absolue, peut être ressenti mais jamais entendu. Le son, en revanche, peut être ressenti et entendu. Le silence n’existe qu’en relation au son dans un monde relatif. Le nada yoga est le yoga du son, qui commence par le perfectionnement progressif de l’écoute extérieure et continue par l’écoute intérieure.

Dossier complet à retrouver sur Yoga Journal N°4