Nous ne sommes pas nos émotions. Elles ne font que passer

Avidya

Sous la surface

Le sūtra II.5 des Yoga Sūtras de Patanjali nous donne quatre indices pour détecter quand nous sommes dans avidyā. Chaque indice renvoie à une manière bien particulière de prendre des perceptions superficielles pour la réalité. Patanjali nous presse de regarder plus en profondeur, d’aller au-delà de ce que nous disent nos sens physiques, nos préjugés culturels ou nos croyances liées à l’ego. Avidyā, explique-t-il, c’est « l’erreur de prendre l’impermanent pour l’éternel, l’impur pour le pur, le malheur pour le bonheur et le non-Soi pour le vrai Soi ».

Ce sūtra invite à une réflexion profonde sur la nature illusoire de la perception. Rien qu’un rapide coup d’œil à l’histoire nous montre que chaque avancée scientifique ou culturelle remet en question des croyances que nos ancêtres prenaient pour des vérités – depuis l’idée que la Terre est le centre du système solaire jusqu’à celle selon laquelle la matière est solide. Le but de ce sūtra est de nous amener à remettre en question notre conception de l’identité. Et, dans le même temps, il ouvre une fenêtre sur certaines des formes les plus courantes de notre ignorance.

Il est bon de noter que la définition de Patanjali s’applique à de nombreux niveaux d’ignorance. Prendre le périssable pour l’impérissable ? C’est cette erreur qui fait croire aux gens qu’ils pourront dépendre des énergies fossiles indéfiniment ou qu’ils pourront faire du jogging sur de l’asphalte sans endommager à terme leurs cartilages. C’est cette croyance qui nous fait espérer que notre flamme d’un jour durera toujours ou que l’amour d’une autre personne nous apportera un sentiment de sécurité. À un niveau plus profond, c’est ce qui nous empêche de voir que notre conception du Moi – « moi », « ma personnalité » – n’est pas stable et certainement pas permanente et que, tout comme notre corps est un assemblage mouvant d’atomes, notre perception de qui nous sommes se compose de pensées (« Je suis jolie » ou « Je suis confus »), d’états émotifs (comme le bonheur ou l’agitation) et d’humeurs (comme la dépression ou le désespoir) qui changent.

Prendre l’impur pour le pur ? Cela pourrait s’appliquer à une perception erronée de la pureté de l’eau en bouteille ou à une posture inconsciente de l’esprit, comme le fait de croire qu’être végétarien, bouddhiste ou yogi nous protègera des souffrances inévitables de la vie. Mais si l’on considère ce sūtra à un niveau plus profond, on voit qu’il décrit une ignorance qui nous fait prendre un état éphémère – un ensemble de pensées, d’émotions et de sensations corporelles – pour la conscience pure qui est notre vrai Moi.

Croire que le malheur est le bonheur ? Cette idée fausse nous joue des tours depuis la toute première fois où nous avons voulu un jouet – et cru qu’il nous comblerait de bonheur – et où nous avons fini par nous en lasser. La vraie joie est le plaisir naturel qui monte spontanément depuis l’intérieur, le plaisir de vivre. Non qu’un rendez-vous romantique, une séance de yoga intense ou un repas délicieux ne puissent être source de joie. Mais toute forme de bonheur qui dépend d’autre chose, même d’une chose aussi subtile qu’une séance de méditation, a toujours une fin et laisse un vide une fois partie.

Prendre le faux Moi pour le vrai Moi ? Voilà l’essence, le pilier de la structure entière d’avidyā. Nous nous identifions non seulement à notre corps, mais aussi à toutes nos humeurs et nos pensées passagères sur nous-mêmes, sans reconnaître qu’il y a en nous quelque chose qui ne change pas, quelque chose de joyeux et de conscient. C’est ainsi qu’une personne comme Lauren, dont le vrai Moi est immense, brillant et plein d’amour, en arrive à croire que sa vie est en ruines parce qu’un ligament déchiré l’empêche de faire le guerrier II.

Le réveil

S’additionnant les uns aux autres, ces différents aspects d’avidyā nous font vivre dans une espèce d’état de transe, conscients de ce qui se manifeste à la surface mais incapables de reconnaître la réalité sous-jacente. Comme cet état est encouragé par les croyances et les perceptions de notre culture, rien que le fait de reconnaître l’existence de ce voile est difficile pour la plupart d’entre nous. Le but profond du yoga est de dissoudre entièrement avidyā, ce qui implique un changement radical de notre conscience. La bonne nouvelle est qu’au moment où l’on comprend que l’on est dans cet état, on commence à se réveiller du rêve dans lequel on se trouvait. On peut alors commencer à se libérer des manifestations d’avidyā les plus visibles simplement en questionnant la validité de nos idées.

Avidyā nous fait croire que la façon dont on pense ou dont on ressent les choses est la façon dont les choses sont réellement. On peut dépasser cette erreur en observant ce que notre esprit a l’habitude de nous dire et en mettant en cause ses conclusions sur la réalité. Ensuite, allons plus loin en observant la manière dont les émotions créent des pensées et dont les pensées créent des émotions – et de quelle manière la réalité qu’elles construisent pour nous n’est… qu’une construction.

Le réveil est un des moments propices pour voir notre propre avidyā en action. Observez les premières émotions conscientes qui surgissent. Récemment, pendant plusieurs jours, je me suis réveillée en me sentant seule et un peu triste. Cet état, inhabituel chez moi, a attiré mon attention. J’émergeais de la phase qui précède l’éveil et j’ouvrais les yeux sur un ciel gris (cette semaine-là, le matin, il y avait beaucoup de brouillard sur la côte californienne). Je sentais dans mon corps une énergie morne, sombre. En quelques secondes, quelque chose en moi s’est emparé de ce ressenti, s’y est identifié (« Je suis triste ») et l’a amplifié pour en faire un paysage intérieur maussade et gris. Ce mécanisme automatique relève de ce que l’on appelle en yoga « ahamkāra »: la tendance mécanique à construire un « moi » à partir d’éléments isolés d’une expérience intérieure. Mon dialogue intérieur ressemblait à ceci : « Oh, non, encore une journée grise. Ce ciel me déprime. Il faut que je change de climat. Mais en fait non, le problème ce n’est pas le temps, c’est moi. On a des gènes dépressifs dans la famille, c’est sans espoir ! » Avant même de sortir du lit, j’avais écrit ma journée entière.

Comme ces flux de pensées nous envahissent et que l’habitude de nous identifier à ces pensées est si profondément ancrée en nous, reconnaître ce qui se passe à un moment comme celui-là nécessite de faire un effort. Si on y regarde de plus près, on voit que ces mécanismes d’identification et d’autodéfinition fonctionnent de façon automatique. L’humeur, la pensée et même le sentiment de « moi » forment des boucles. Ce sont des boucles qui semblent se répéter mais qui, comme on le remarque quand on y fait bien attention, ne font que passer. Le problème – avidyā – vient du fait que l’on s’identifie à ces boucles. Autrement dit, on ne pense pas « Il y a de la tristesse » mais « Je suis triste ». On ne pense pas « C’est une idée brillante » mais « Je suis brillant ». Souvenez-vous qu’avidyā c’est « l’erreur de prendre l’impermanent pour l’éternel, l’impur pour le pur, le malheur pour le bonheur et le non-Soi pour le vrai Soi ». Dans notre univers intérieur, cela signifie prendre une idée ou une émotion pour « moi ». Et alors on se juge, on se dit que l’on est bon au mauvais, pur ou impur, malheureux ou heureux.

Mais nous ne sommes aucune de ces émotions. Elles ne font que passer.

Dossier complet à retrouver dans votre yoga journal N°7

Très belle journée, Namasté