Vandana Shiva « Respecter la terre et sa biodiversité, c’est du yoga »

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Par  Lionel Piovesan

 

Vandana Shiva est engagée depuis plus de quarante-cinq ans dans la défense de la paix, de la biodiversité et des minorités opprimées. Récipiendaire du prix Nobel alternatif en 1993, « pour avoir placé les femmes et l’écologie au cœur du discours sur le développement moderne », et persuadée de l’intérêt bénéfique du yoga, qu’elle pratique quand son emploi du temps chargé lui permet, Vandana Shiva a intégré cette pratique dans son université, Navdanya, et dans sa philosophie au quotidien.

 

Yoga Journal : En sanskrit, le mot « yoga » vient de la racine « yug » qui signifie « unir », union qui, par extension, permet de se relier à soi-même. Comment définiriez-vous cette relation à vous-même ?

Vandana Shiva : Le mot « yoga » signifie, comme vous le dites si bien, un rapport à l’unification et à l’unité. C’est aussi un mot qui signifie qu’il est impératif d’agir, en relation avec cette unification, quand il y a des choses qui ne vont pas. « Yoga » veut donc dire mener les bonnes actions pour les gens, pour les peuples, pour la biodiversité et pour la Terre. En ce qui me concerne, j’ai ce besoin de mener les bonnes actions pour arrêter la destruction de l’agriculture locale, de la vérité, du savoir. Je pense que comme je fais ce qu’il faut pour développer cette biodiversité, et que je continuerai à le faire, cela me permet de me sentir unifiée.

Y.J. : Donc vous avez une bonne connexion avec vous-même grâce à cet engagement en faveur de la Terre ?

V.S. : Bien sûr ! Mais j’étais connectée à moi-même bien avant de faire cela. Ce n’est pas la raison de ma connexion ; la raison de cette connexion c’est que je sens que je fais un avec la Terre, avec l’humanité, et donc j’ai mis ma vie au service de cette cause pour empêcher la destruction de la Terre et de l’humanité. C’est devenu essentiel pour moi, ça fait partie intégrante de ma connexion à moi-même.

Y.J : Avez-vous intégré le yoga dans votre université, Navdanya, et quelle est l’importance du yoga dans votre enseignement ?

V.S. : Oui, bien entendu, nous avons intégré le yoga dans nos classes, dans notre enseignement. Je tiens à souligner, comme je le fais depuis des années, que pour moi les âsana sont une très faible part du yoga. Il y a quarante-cinq ans, lorsque j’ai rejoint les femmes du Chipko [mouvement de défense non violente des arbres, en Inde, dans les années 1970, ndlr], elles avaient un très haut niveau en yoga et j’ai appris d’elles que le yoga ce n’est pas qu’une pratique, le yoga se retrouve partout dans les arbres, les feuilles, la terre. Tous les mouvements écologiques auxquels j’ai participé et que j’ai soutenus pendant ces quarante-cinq années d’engagements étaient une forme du yoga. Que ce soit dans notre ferme de semences biologiques, notre université, tout ce que nous proposons est une forme de yoga, car pour moi la part la plus importante du yoga est de rappeler aux participants que nous faisons partie de la Terre, leur rappeler que nous sommes une seule et même partie de la biodiversité. Le Yoga ce n’est pas juste les âsana, c’est faire un avec la terre nourricière.

Y.J. : Comment percevez-vous le développement, de la part des nouvelles générations, d’une vraie conscience écologique ?
V.S. : Cela me convainc et nous montre que les grosses compagnies qui veulent nous enlever notre humanité, notre intégrité, ne peuvent pas manipuler les consciences, comme elles ont essayé de le faire jusque-là, au-delà d’un certain point. Et le meilleur exemple de cet éveil des consciences, on le retrouve dans cette jeunesse, partout dans le monde. Les jeunes ne veulent pas qu’on leur dicte leur façon de vivre et d’interagir avec la nature. C’est très encourageant et porteur d’espoir.

Y.J. : Que pensez-vous du développement actuel du yoga ?

V.S. : Il y a un vrai renouvellement et développement du yoga qui est parallèle au développement d’une conscience écologique. Il y a encore beaucoup de personnes qui vont dans des festivals de yoga ou dans les studios, qui s’habillent en pensant que c’est une meilleure façon de faire de la gym, alors que cela va bien au-delà de ça. Le yoga c’est une meilleure façon de vivre, c’est une meilleure façon d’être au niveau spirituel, de réaliser que vous êtes une partie de cet univers est que c’est beaucoup plus important que de porter un regard égocentrique sur sa seule personne.

Y.J. : Et vous, Vandana Shiva, pratiquez-vous le yoga régulièrement ?

V.S. : Oui, quand j’arrive à trouver un peu de temps, je fais quelques pratiques assez simples de yoga. Mais comme j’ai une vie où je suis très occupée, je ne pratique pas aussi souvent que je le souhaiterais. Je pratique quelques prânâyâma, la méditation et des âsana assez basiques.

Y.J. : En Occident le yoga rentre partout : dans les hôpitaux, les écoles, les prisons… Quel est votre sentiment par rapport à cette évolution ?

V.S. : Je suis cela de près, que ce soit en Inde ou dans le monde, et j’aime vraiment le fait que les personnes sont en train de comprendre en quoi le yoga est vraiment une discipline bénéfique. Et le fait que sa pratique se développe partout me rend très heureuse. Car je suis persuadée que cela aura un impact sur l’éveil des consciences.

Y.J. : Concernant la défense de l’environnement, quelle évolution ressentez-vous ?
V.S. : Aujourd’hui les destructions écologiques s’accélèrent fortement mais, d’un autre côté, la conscience écologique et la défense de la Terre augmentent aussi fortement. En Inde on appelle cela « arriver à l’épicentre des forces de destruction et de créativité », ce qui crée un combat, un foyer de lutte très intense, aujourd’hui.

Y.J. : Et comment pensez-vous que nous pouvons gagner le combat de la préservation de l’environnement ?
V.S. : Nous devons tout faire pour mettre en place des alternatives écologiques qui soient les meilleures et les plus justes possible pour l’égalité, pour l’humanité. Créer des systèmes qui permettent de soutenir les fermiers, les agriculteurs qui respectent la terre, et montrer que nous pouvons créer plus de nourriture, de meilleure qualité, afin d’améliorer la santé de tous les individus. Ce sont ces voies qui permettront de démontrer l’importance de ce que nous sommes en train d’accomplir. C’est aussi la raison de ma présence en France, car des lobbies puissants sont contre nous. Je dois faire face à ces oppositions régulièrement en Inde. Mais nous devons continuer à faire cela ; même s’ils ont l’air puissants et que nous semblons petits, nous avons l’obligation de continuer à travailler pour la vérité, nous avons l’obligation de protéger la biodiversité et les autres espèces, et par-dessus tout nous devons protéger la vie sur Terre.

 

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