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Amélie Nothomb : « Je pratique une écriture assez proche du Yoga »

Interview par : Lionel PIOVESAN
Photos : Olivier DION

« Je pratique une écriture assez proche du Yoga »

Amélie est toujours « enceinte » d’un nouveau roman, elle porte ses livres moins de neuf mois, puisqu’elle en écrit quasiment un chaque trimestre, ensuite elle les relit et choisit celui qui sera publié à la fin de l’hiver, donc juste avant la sortie de notre magazine. Rencontre avec une écrivaine hors normes, pour une interview… en-dehors du tapis.

 

Yoga Journal : Amélie, si on vous dit que yoga signifie unir, et que cela permet de se relier à soi-même, aux autres et au monde qui nous entoure, comment définiriez-vous votre relation avec ces trois éléments ?

Amelie Nothomb : Vous m’apprenez beaucoup de chose, je ne savais pas que le Yoga signifiait cela. C’est un objectif magnifique. Si je dois comparer avec ma vie, j’ai l’impression que ce qui joue ce rôle, c’est l’écriture.

Peut-être que sans le savoir, je pratique une écriture assez proche du yoga, puisque dans un premier temps l’écriture c’est ce qui me connecte à moi-même. Car j’ai eu très longtemps d’immenses problèmes avec moi-même, je ne me sentais pas exister, ni reliée à moi-même.

Dans un deuxième temps, l’écriture me relie à la réalité. C’est un regard sur le monde extérieur et une interprétation de mes perceptions de ce monde.

Et enfin, et ça a probablement été l’objectif le plus difficile à réaliser dans mon cas, ça a été une connexion aux autres. J’ai longtemps était une autiste envers les autres, totalement incapable de m’intégrer, totalement incapable d’avoir des rapports humains. L’écriture a réussi là où j’avais échoué. C’est à dire que du fait que j’ai réussi à écrire des livres, et qu’en plus j’ai réussi à les publier et qu’en plus par bonheur, ils ont eu un certain succès et bien j’ai enfin réussie, tardivement, à avoir quelques relations humaines.

YJ : C’est passionnant. Si on revient à l’union avec vous-même, l’écriture vous a donc permis de vous connecter et de vous accomplir ?

AN : De m’accomplir et même de rester en vie. Adolescente, j’ai eu de très sérieux problèmes d’anorexie qui m’ont mené à deux doigts de la mort. Je n’ai pu m’en sortir qu’en séparant totalement mon âme de mon corps. Cela a été comme un processus de survie : mon corps s’est séparé de mon âme pour aller se nourrir et grâce à ça, je ne suis pas morte. Mais les conséquences ont été tragiques, car être désuni corps et âme cela ne fonctionne pas. Les grands sages ou grands mages y parviennent peut-être, mais pas moi, qui suis une personne tout à fait normale. Pour simplifier, je dirais que de 16 à 21 ans, j’ai vécu corps et âme, séparées.

YJ : Vous sentiez-vous coupée de vos émotions et de vos sensations ?

AN : Exactement, j’étais incapable de rire, j’étais incapable de pleurer. Je n’éprouvais presque rien. Je m’étais retirée de l’anorexie par miracle, mais le résultat c’est que j’étais devenue une morte-vivante. C’était très dur. Et heureusement par instinct, j’ai commencé à écrire, sans savoir le moins du monde ce que je faisais, pas du tout avec l’ambition d’être écrivain, j’en étais bien loin… et sans le savoir, cette écriture que je me suis mise à pratiquer très intensément, a réussi à recoudre mon âme avec mon corps.

YJ : Est-ce la raison pour laquelle vous dites que vous tombez enceinte de vos romans ?

AN : Oui, parce que c’est vraiment un processus physique. On me demande souvent ce qu’il faut pour être écrivain. Je commence par des réponses assez banales : « J’imagine qu’il faut une certaine sensibilité, j’imagine qu’il faut un peu de culture… » Mais bien plus que tout ça, il faut un corps ! C’est d’abord dans le corps que ça naît. Je n’ai vraiment réussi à trouver mon écriture actuelle, une écriture de grande énergie, qu’à partir du moment où j’ai enfin été dans mon corps. Et ça, la métaphore de la grossesse le dit bien. Pour vivre une grossesse c’est évident, il faut avoir un corps.

YJ : Oui et beaucoup d’énergie aussi. Le corps et l’énergie sont justement au cœur du yoga et de l’Ayurveda. Qu’entendez-vous par « écrire avec une grande énergie »?

AN : L’énergie sans le corps, j’ai essayé, ça ne marche pas. Là encore, peut-être si on est un lama tibétain on y arrive. L’énergie c’est du corps qu’elle vient. Bien sûr ce n’est pas si simple, il ne suffit pas de vouloir avoir de l’énergie pour en avoir. Avec le temps j’ai trouvé une certaine technique pour avoir la suprême énergie dont j’ai besoin pour écrire. Je me lève tous les jours sans exception, à 4 heures du matin, parce que c’est à cette heure-là que je vais pouvoir me mettre à la disposition d’une énergie qui m’est supérieure. C’est évidemment très difficile, puisque me lever à 4 heures du matin, ça ne m’est pas naturel. Mais tant pis, j’ai forcé la nature.

Au saut du lit j’avale un demi-litre de thé beaucoup trop fort a jeun, sans sucre, ni lait ni quoi que ce soit. C’est la fusion de ce thé trop fort, bu très vite, dans un esprit levé trop tôt, mais aussi à une heure où il y a une énergie particulière et un état de conscience particulier, qui me donne cette grande énergie dans le flux de laquelle je peux écrire.

YJ : Quand vous vous levez à cette heure-là, vous vous décrivez dans un état de déprime, voire de noirceur…

AN : Je suis dans un état de noirceur extrême. Je pense que c’est très simple, se lever à 4 heures du matin quand ce n’est pas sa vocation, c’est très dur. Donc je suis dans un état de noirceur extraordinaire, mais justement si à ce moment-là je me donne la grande secousse d’énergie et bien je parviens à faire une transmutation absolue de cette hyper négativité en hyper positivité, c’est à dire en énergie.

YJ : Vous pratiquez votre discipline l’écriture en suivant toujours le même rituel, comme certains Yogis. Comment s’établit votre relation avec le monde qui vous entoure ?

AN : Là-aussi c’est un sacré paradoxe, c’est le paradoxe que vivent certains moines. C’est quand on donne l’impression qu’on se coupe du monde, qu’on le trouve enfin. Bizarrement c’est quand je suis chez moi à 4 heures du matin, après avoir bu mon demi-litre de thé, c’est à ce moment-là que mon rapport avec le monde s’établit. C’est comme si dans cet état de disponibilité là, qui est vraiment une disponibilité anormale, le monde m’apparaissait enfin, que les choses devenaient enfin visibles et que je pouvais les nommer et les entendre.

YJ : Pouvez-vous préciser votre pensée ?

AN : A 4 heures du matin quand je commence à écrire, c’est à dire tout de suite, je descends dans le sous-marin de l’écriture. De fait, j’ai l’impression de m’enfoncer sous terre et aussi dans mon corps. Et les perceptions que j’ai là sont plus fortes. Cette impression de descendre en soi pour percevoir les choses et bien ça marche ! Le restant du temps je n’ai pas des perceptions très particulières. Mais à ce moment-là, j’ai l’impression de voir enfin ce qu’il faut voir et d’entendre enfin ce qu’il faut entendre et je peux écrire à partir de cela.

YJ : Est-ce que cela signifie que vous entendez les histoires que vous allez écrire ?

AN : C’est vrai que ça commence par l’Ouïe. Ça se manifeste par mes personnages que j’ai l’impression d’entendre. Ils me parlent et je les entends. Et donc ça suppose bien sûr, une disponibilité extrême.

YJ : Diriez-vous que cela ressemble à un état méditatif ?

AN : Il paraît que ça ressemble a de la méditation, c’est d’autant plus extraordinaire que je suis très mauvaise en méditation. J’ai déjà essayé, mais je suis nulle, nulle, nulle ! Il faut croire que ma méditation à moi, c’est l’écriture.

YJ : Cela nous amène à votre relation aux autres, vous nous dites l’avoir développée à travers vos livres et leurs succès ?

AN : C’est effectivement grâce à la publication. C’est un miracle, parce que déjà c’est un miracle de trouver un éditeur à plus forte raison quand on est Belge. C’est un miracle supplémentaire d’avoir du succès et le miracle qui couronne tous les autres c’est que ça m’a enfin permis d’entrer en communication avec les autres, chose dont j’étais parfaitement incapable auparavant.

YJ : Cette communication est-elle tout à fait naturelle, ou parfois forcée ?

AN : Non ce n’est pas forcé du tout, c’est très naturel. Mais bien sûr avec une aide suprême qui est la médiation du livre. Le livre est comme le tiers magique pour pouvoir entrer en communication avec les autres. Grâce au livre, la communication s’est faite et je suis maintenant quelqu’un de très entourée, qui a beaucoup d’amitiés dans sa vie, des amours, enfin je dirais tout ce qu’il faut !

YJ : Et après vos 4 heures d’écriture quotidiennes, vous prenez 5 heures pour répondre à tous vos courriers…

AN : Oui, c’est là qu’on voit que je suis dingue, mais je suis dingue comme quelqu’un qui a beaucoup manqué. J’ai tellement manqué de contact humain jusqu’à mes 25 ans, que je suis encore maintenant à 47 ans, dans un état d’inanition, j’ai faim de contact humain. Et même si maintenant je suis nourrie, je me rappelle avoir eu faim très longtemps dans ma vie, et c’est pour ça que je continue à répondre à mes lecteurs.

YJ : Et c’est une de ces correspondances qui a donné naissance à Pétronille*…

AN : Oui c’est souvent comme ça que ça se passe, ça commence par une correspondance. Parfois je me contente de répondre poliment et ça ne va pas plus loin. Mais parfois je sens un déclic, je sens une personne dont j’aimerais être l’amie, j’aimerais la connaître et donc ça peut aller plus loin…

YJ : Vous avez pratiqué le yoga avec Mika. Continuez-vous régulièrement ?

AN : Pas assez souvent. Je le faisais plus en 2013. Et c’est vrai que chaque fois que Mika venait à la maison on s’y mettait et c’était chouette, car moi à priori, je ne suis pas très attirée par tout ce qui est gymnastique. Je crois que je suis très paresseuse physiquement. Mais avec Mika ça avait l’air d’un jeu, ce n’était pas fatigant. A l’époque je pratiquais plus régulièrement même si ça risque de vous décevoir, puisque c’était en moyenne 4 fois par an. Rire

YJ : Cela vous manque-t-il ?

AN : Oui, beaucoup, et autant que Mika me manque. Ces exercices étaient reliés à notre amitié. Rencontrer Mika c’était voir quelqu’un de merveilleux, faire des choses qui ne pouvaient m’arriver qu’avec lui.

YJ : Revenons à votre écriture, comment s’effectue la sélection du livre de l’année ?

AN : Cela se passe toujours de la même façon, c’est très naturel. Vers la fin de l’hiver, je relis tout ce que j’ai écrit dans l’année, soit effectivement 3 ou 4 manuscrits. Et je sens très facilement lequel est partageable ou non, lequel peut me relier aux autres ou non. La plupart des manuscrits que j’écris ne traitent vraiment que de mes petites obsessions et j’ai un peu l’impression qu’ils ne pourraient intéresser personne d’autre que moi. Mais une fois de temps en temps il peut arriver que mes manuscrits ressemblent plus à des ouvertures vers les autres et c’est mon unique critère pour choisir celui qui sortira.

YJ : Etes-vous la seule à les relire ?

AN : Ah oui ! Ah oui ! (Rire)

YJ : Y a-t-il un lien entre le choix de votre manuscrit et votre état émotionnel du moment ?

AN : Souvent il fait état d’un moment fort de ma vie. Mais comment pourrait-il en être autrement, quand on écrit on n’est pas coupé du monde. Même si je tombe enceinte de mes livres, c’est à dire que je n’ai pas tellement le sentiment de choisir ce dont je vais écrire. Forcément je suis quelqu’un de poreux par rapport à ma propre vie, par rapport à l’actualité. Donc c’est l’actualité au sens très large qui va m’influencer quant au livre que j’aurais écrit dans l’année.

YJ : Dernière question, quelle est votre relation avec les autres écrivains ?

AN : Pétronille en donne justement une certaine idée. J’aime beaucoup avoir des ami(e)s écrivains. On pourrait croire que cela va de soi, pourtant pas du tout. Les relations sont encore plus difficiles, peut-être parce que je rencontre un certain succès et que, du coup, même si on n’aime pas l’avouer, il peut y avoir des rivalités.

Un grand merci à Amélie Nothomb pour sa disponibilité et son sourire et à Mika pour avoir rendu cette interview possible.

 

*Pétronille, par Amélie Nothomb, 
Albin Michel, 180 p., 16,50 euros.

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