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Est-ce que ahimsâ m’interdit de manger de la viande

Le principe de non-violence peut poser problème aux omnivores. Voici quelques pistes pour réconcilier votre régime avec votre pratique.

Par Kate Holcombe

Dans les années 1990, j’ai vécu plusieurs années à Chennai (ex-Madras), en Inde, et j’ai eu le privilège d’étudier tous les jours avec le grand maître de yoga T.K.V. Desikachar. Un jour, un jeune Français est venu le consulter. Très désireux d’apprendre le yoga, il voulait passer plusieurs mois en Inde pour s’y former. Mais, depuis son arrivée, sa santé déclinait et, en quelques semaines, il avait perdu beaucoup de poids, était devenu très pâle et faible, et était incapable de se concentrer sur ses études.

Pendant son entretien avec Desikachar, celui-ci lui a demandé ce qu’il mangeait et, en particulier, s’il consommait de la viande.

« Pourquoi ? Non, monsieur, bien sûr que non ! »

« Pourquoi dites-vous bien sûr ? », a voulu savoir Desikachar.

« Parce que je veux devenir professeur de yoga et tout le monde sait qu’un professeur de yoga ne mange pas de viande. »

Comme de nombreux élèves et professeurs de yoga aujourd’hui, ce jeune homme pensait que le yoga proscrivait la consommation de viande. Ceux qui ont lu les Yoga Sûtras de Patanjali, souvent considérés comme les textes de référence du yoga, assimilent souvent le concept d’ahimsâ, ou de non-violence, au végétarisme. Il est de fait naturel pour les pratiquants de yoga d’essayer d’adopter un mode de vie qui reflète leur volonté de vivre en conscience, et de trouver un équilibre mental et physique.

Mais selon les Yoga Sûtras, il n’est pas nécessaire de devenir végétarien. La confusion vient en partie d’une mauvaise interprétation d’ahimsâ, mais aussi du fait que la première génération de professeurs de yoga américains s’est principalement formée auprès de maîtres indiens et brahmanes, qui étaient donc végétariens – Sri Desikachar, Swami Satchidananda, B.K.S. Iyengar et Sri Pattabhi Jois. Aussi, l’idée s’est-elle répandue dans la communauté yogi que le végétarisme va de pair avec le yoga. Mais la pratique d’ahimsâ n’est pas aussi simple que cela.

Évaluer les conséquences

Ahimsâ (sûtra II 30) est la première des cinq règles morales et sociales, les yamas. Ceux-ci constituent du reste le premier des huit « membres », ou « moyens », menant à l’état de yoga, c’est-à-dire à l’état de concentration qui permet de percevoir la réalité plus clairement, d’être mieux connecté avec son Moi authentique et, en conséquence, de moins souffrir. Les yamas sont au nombre de cinq : ahimsâ (la non-violence), satya (la vérité qui ne blesse pas), asteya (le désintéressement), brahmacharya (la modération) et aparigraha (le refus des possessions inutiles).

Comme je le dis à mes étudiants, ces règles nous aident à faire la différence entre ce qui relève de notre esprit changeant et impermanent, et ce que Patanjali décrit comme la part de nous-mêmes qui est pure, parfaite, permanente : notre Moi authentique. En distinguant les deux, nous pouvons agir à partir de l’espace de notre Moi authentique (au lieu de partir de l’esprit) et, ainsi, moins souffrir.

Mais revenons au cas de cet élève français. Desikachar l’a regardé dans les yeux et lui a demandé : « Avez-vous pensé au mal que vous vous faites en ne mangeant pas de viande ? » Le jeune homme manquait de nutriments nécessaires à sa constitution et le régime indien végétarien n’était pas adapté à son cas, il était même délétère. Desikachar l’a donc invité à recommencer tout de suite à manger du poulet ou du poisson et à en prendre au moins deux rations par jour.

Prendre en compte qui on est

Naturellement, Desikachar n’affirme pas que toutes les personnes qui ne mangent pas de viande se font du mal ; il est d’ailleurs lui-même végétarien. Mais dans le cas particulier de cet élève, le végétarisme n’était pas un régime approprié. Le concept d’ahimsâ, la non-violence, s’applique aussi à soi-même, que ce soit dans nos relations aux autres ou dans notre mode de vie. Si les Yoga Sûtras sont pensés comme des textes universels, ils doivent cependant être adaptés à chacun.

Après avoir « prescrit » son régime à cet élève, Desikachar lui a expliqué le sûtra II 31, souvent oublié ou mal compris, qui suit immédiatement celui sur les yamas et ahimsâ :

« Jati desa kala samaya anavicchinna sarvabhaumah mahavratam »

Patanjali reconnaît ici que seules de très rares personnes dans le monde (sarvabhaumah) ayant fait de « grands vœux » (mahavratam) sont capables de pratiquer les cinq yamas sans interruption (vicchinna). Les autres doivent adapter ces règles à leur mode de vie (jati), à leur lieu de résidence (desa), au jour, au mois ou à l’année (kala) et aux circonstances (samaya).

Par exemple, si une personne qui gagne sa vie (jati) en pêchant adhérait fermement aux yamas, sans tenir compte du sûtra II 31, pour pratiquer ahimsâ, elle devrait renoncer à son travail. Elle serait donc dans l’incapacité de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, créant ainsi une situation pénible pour eux tous. Il en va de même, par exemple, si vous vivez dans un endroit (desa) où on ne trouve pas de légumes frais tout au long de l’année ; dans ce cas il serait mieux pour votre santé d’inclure la viande dans votre régime. Pour ce jeune élève français, la consommation de viande constituait le meilleur choix pour son bien-être du fait des circonstances (samaya).

S’adapter aux circonstances

J’ai été confrontée à ce dilemme par le passé. J’étais ovo-lacto-végétarienne depuis plus de dix ans quand je suis tombée enceinte de mon troisième enfant. Du jour au lendemain, j’ai ressenti de folles envies de viande rouge. Pendant des semaines j’ai résisté à ces envies parce qu’elles allaient à l’encontre de mes convictions. J’étais devenue végétarienne en prenant conscience de l’impact environnemental de la surpêche et du chalutage, de la destruction des terres et des ressources en eau liée à l’élevage, et de l’effet de serre des gaz produits par le bétail. Je me suis tout de même renseignée pour trouver du bœuf biologique, nourri à l’herbe et élevé sans hormones (dans des conditions aussi respectueuses que possible de l’animal et de l’environnement) et j’ai mangé un demi-hamburger. Un mois plus tard, lors de ma consultation prénatale, mon médecin m’a annoncé que j’étais extrêmement anémiée malgré les compléments de fer que je prenais. Elle m’a alors suggéré de manger de la viande rouge plus régulièrement. Elle a alors confirmé que mes envies de viande me communiquaient ce dont mon corps avait besoin et qu’en refusant d’en ingérer, je me nuisais à moi-même, et peut-être à mon bébé.

Il existe de nombreuses façons de consommer de la chair animale tout en respectant les Yoga Sûtras. Le bon régime pour vous est peut-être de ne manger de la viande que certains jours de la semaine ou de l’année (kala). Ou seulement des animaux pêchés ou élevés dans de bonnes conditions. Peut-être avez-vous besoin de dire une prière pour remercier l’animal qui a donné sa vie pour vous permettre de vous nourrir et de vivre dans la joie.

En fin de compte, c’est cette conscience et cette attention que l’on recherche dans la pratique – prendre soin de soi-même et des autres, être présent dans ses actions, faire des choix conscients et réfléchis – plutôt que des réactions automatiques menant souvent à la souffrance. Si on ne pratique pas les principes des yamas avec soi-même, comment peut-on espérer les vivre authentiquement et les appliquer pour les autres ? Quand on pratique les yamas avec soi-même comme pour les autres, on prend soin de soi pour réaliser ces tâches importantes que sont le développement de soi et la transformation.

Une pensée pour le grand maître Desikachar qui nous a quitté récemment.

Article complet à retrouver dans votre Yoga Journal N°7

Belle journée, Namasté

 

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