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Interview en dehors du tapis Sidi Larbi Cherkaoui

Interview en dehors du tapis

Sidi Larbi Cherkaoui
Un homme éclectique à la croisée des chemins

Par Anne Vandewalle

Danseur, chorégraphe, chanteur, Sidi Larbi Cherkaoui est un homme dont le talent s’exprime de multiples façons. À 23 ans, il faisait une entrée fracassante dans le monde de la danse contemporaine. Dix-sept ans plus tard, alors qu’il est directeur artistique du Ballet royal de Flandres, il continue de briser les codes de la danse contemporaine et les tabous de notre société.

En sanskrit le mot « yoga » vient de la racine « yug » qui signifie « unir », union qui, par extension, permet de se relier à soi-même. Comment définiriez-vous cette relation à vous même ?

Un sentiment de dualité s’est installé très jeune en moi. Cette tension intérieure était en partie liée à mon identité : d’une part familiale, car mon père était marocain et ma mère flamande, d’autre part sexuelle, car tout en étant un petit garçon, j’étais déjà très sensible et je ressentais quelque chose de féminin en moi. C’est devenu plus facile de trouver mon unité en grandissant. J’ai alors compris qu’il n’y avait pas de différence à être mon père ou ma mère, un homme ou une femme. J’ai compris que d’autres personnes vivaient des situations complexes. Dans le miroir que m’offraient les autres, j’ai commencé à me trouver. C’est en quelque sorte grâce à l’empathie que j’ai pu m’approcher de qui je suis aujourd’hui.

Dans l’altérité vous parvenez à vous construire, mais également, semble‐t‐il, à créer vos pièces…

J’ai toujours ressenti le besoin de me réassembler émotionnellement, physiquement, spirituellement. Quand il y a déconnexion, il me faut réconcilier, « réparer ». Ma seule manière de vivre est de constamment faire des liens. C’est ce qui porte mon travail de chorégraphe et de metteur en scène. Je cherche à relier un mouvement à un autre, un texte à un personnage, une pièce à son public.

Cela exprime aussi mon besoin de me relier au monde qui se trouve autour de moi. J’ai parfois l’impression d’être comme un fantôme qui regarde les choses avec beaucoup de distance. Chaque jour, je me dis : « Larbi, mets-toi dans le quotidien, fais un effort conscient pour te reconnecter et faire partie du monde ».

Vous avez pratiqué l’Ashtanga et le Yoga Iyengar intensément pendant une période. En quoi ces pratiques ont-elles influencé votre carrière de danseur‐chorégraphe ?

Quand j’ai commencé la danse, je ne savais pas que le yoga existait. Je travaillais beaucoup la souplesse et j’inventais des mouvements. Plus tard, je me suis rendu compte que c’étaient des postures de yoga qui existaient depuis des milliers d’années.

J’ai eu une période très intense de yoga entre 2005 et 2008. Je pratiquais 3 heures par jour avec un professeur. Maintenant, c’est plus difficile. Je voyage beaucoup plus et ces déplacements constants ne me permettent plus cette discipline quotidienne, mais j’aimerais beaucoup trouver ce temps pour moi à nouveau.

Le yoga m’a apporté une forme de « physicalité » qui m’a permis d’être plus en phase avec moi-même, de me rendre compte des potentiels de mon corps et de ses limites au jour le jour. Avec le yoga j’ai appris à aider le corps à s’écouter à nouveau. J’ai réalisé de quelle manière un mouvement pouvait être plus facile ou plus difficile selon la façon dont j’utilisais le souffle. Le yoga m’a également aidé dans mon travail de metteur en scène : il me faut prendre position, donner des directions claires, être stable. Le yoga m’a aidé à travailler sur ces différentes énergies.

Le yoga vous a permis de vous rendre compte des limites de votre corps au jour le jour. Comment concilier cela avec les exigences de la danse ?

Il faut d’abord comprendre d’où vient la limite. Parfois le blocage est une limite naturelle qu’il faut respecter. Parfois il s’agit juste d’une étape. C’est comme un escalier : on a fait le premier pas, le lendemain on fera le prochain, mais déjà on sait que l’on est un pas plus loin que la veille. Il y a un potentiel. Ce qui est important c’est de ne pas être dans la frustration, mais d’être créatif, avec ses limites. Il faut transposer, aller dans un autre registre, trouver un autre langage. Je crois fort en ça. Pour moi une limite est un point de transformation, c’est comme l’eau qui devient de la glace. Le corps est cette eau qui se transforme. C’est toujours le même élément dans son essence, mais la forme est différente. Le yoga c’est cette prise de conscience. Tout est constamment en flux.

Quelle est votre source d’inspiration ? Quel souffle vous habite ?

Celui de mes parents. C’est eux qui m’ont transmis cette impulsion artistique. Très jeune, avec ma mère, je dansais, je dessinais. Mon père était très musical, on chantait ensemble. Quand j’étais adolescent, la vie les a amenés ailleurs. Ils ont été confrontés à des problèmes d’ordre social, mon père était immigré, il ne parlait pas le flamand ; ils ont dû faire face à des contraintes d’ordre économique. À partir de ce moment, ils se sont concentrés sur des besoins très matériels et concrets. C’est là que j’ai eu une rupture avec eux. Ils voulaient que je fasse des études sérieuses, intellectuelles, que je m’oriente vers un métier où je puisse gagner de l’argent. Moi j’ai continué à rêver et à rester axé sur l’artistique. Pour moi c’était vital. Je n’aurai pas survécu dans un autre registre.

© photo Tristam Kenton

Interview complète à retrouver dans votre Yoga Journal N°9

Très belle journée, Namaste

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