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L’évolution du yoga vue par Corine Biria

En 1981, elle découvre le yoga durant ses études de lettres à la Sorbonne, à Paris. Faeq Biria, pionnier du yoga Iyengar en France, la dirige et l’envoie en Inde en 1983 où elle rencontre son maître, B.K.S. Iyengar. Depuis, elle enseigne aux côtés de Faeq au Centre de Yoga Iyengar de Paris et forme à l’enseignement en France et à l’étranger depuis 1994.

Par Corine Biria

B.K.S. Iyengar a défini le yoga comme un art, une science et une philosophie. Ses démonstrations dans son ouvrage majeur, Lumière sur le yoga, en sont le résumé le plus éloquent. Si beaucoup s’attachent à la performance physique, combien s’interrogent sur le pourquoi d’une exécution si parfaite, d’une esthétique si envoûtante ? La précision de l’ajustement qui a forgé la célébrité de la méthode sous-tend toute la dimension scientifique et donc l’harmonie palpable. Et ce qui imprègne l’invisible de chacune de ces postures, c’est la sagesse qui en jaillit. Rien dans nos cellules modelées et triturées par l’enseignement du maître ne nous fait oublier l’un des trois concepts (art, science et philosophie). Le maître veut que chaque pratique soit l’accouchement du meilleur de nous-mêmes voire de notre soi. Son renom de yogi exigeant, voire intransigeant, n’est pas une légende. Il n’y a pas de temps à perdre dans les aléas de la vie et de nos faiblesses mentales ou physiques. Tout en nous respire le yoga à ses côtés. Le chemin est clair mais ardent. Cette force d’inspiration et d’exemplarité crée un vide sidéral à son départ (le 20 août 2014, ndlr). Il nous semble que le dernier grand maître en date s’est éteint.

 

Orphelin

Après un temps de torpeur, après de longues remises en question, le réveil s’impose. Il surgit dans une nouvelle société excitée par la découverte du yoga : pas un journal, pas une publicité ne manque d’évoquer une posture, la méditation, l’esprit « zen » ! Tout le monde fait du yoga. Avec l’arrivée de la Covid-19, j’apprends que mon centre de yoga est enregistré dans la catégorie « sport ». D’autres de mes amis, plus chanceux peut-être, ont répertorié le leur dans la case « culture ».

Le vertige de cette agitation est mêlé à la stupeur d’un départ, celui du maître, qu’on repoussait à l’éternité. Rien ne semble plus comme avant. Le vertige… Qui sommes-nous sans celui qui nous ouvrait le chemin ? Où en sommes-nous, quand nous nous réveillons avec un yoga dont le financier chante les louanges ? Matériaux, vêtements, inventivités en tout genre, mais aussi nouvelles méthodes, maîtres autoproclamés foisonnent. Dénudé de sa sacralité, le yoga peut-il encore porter son nom ?

Héritier

Sommes-nous aptes à reprendre le flambeau ? Je veux dire être, à notre tour, un exemple ?

C’est une prouesse que de prendre le virage, virage social, virage dans la communauté yogique, lorsque les repères sont encore si frais et si imprimés dans notre mémoire. La fin d’une génération signifie, bien sûr, le démarrage d’une nouvelle ère avec d’autres habitudes, d’autres personnes, ainsi qu’une manière différente d’aborder la pratique. Ne pas l’accepter serait refuser l’évidence du changement et l’irréversibilité du temps. Le yogi s’adapte au monde présent, sans perdre l’objet de sa quête et l’agitation extérieure autour du yoga ne devrait pas beaucoup changer les choses. « Savoir nager avec félicité dans les contre-courants de la vie », une définition majeure du yoga transmise par la tradition orale me revient en mémoire.

La première épreuve, sociale, se présente à l’arrivée de la pandémie. Les cours en salle sont remplacés par l’enseignement en ligne. Dimension exponentielle. Mes remises en question remontent à la surface. S’agit-il d’adaptation ou d’évolution que de supprimer le contact physique entre l’élève et son enseignant ? De réduire la présentation posturale à une performance physique, tout comme celle du souffle à des exercices respiratoires ?

La transmission de cette noble discipline peut-elle se priver de prendre en compte l’être dans son ensemble ? Et, de fait, que peut-on attendre de la « transmission » par « replay » ou par un écran, sans même observer les élèves ? Certes, cette « transmission » -là nourrit d’informations les insatiables, les boulimiques des recettes et des nouveaux points, qui sautillent de prof en prof, de méthode en méthode, une « transmission » qui alourdit encore un peu plus un mental déjà si chargé et l’enjoint à s’éparpiller encore davantage. Paradoxe de la quête, cette incohérence entre la recherche de l’unité propre au yoga et l’errance dans l’apprentissage… Pour les autres, l’enseignement en ligne peut répondre à une certaine intégrité en leur permettant de maintenir le lien, à moindre échelle, avec leur enseignant et donc à la voie, en attendant des jours plus favorables pour se retrouver. Hors de ce contexte, la transmission d’informations n’a pas pour mission de baliser le chemin du yogi.

Bien-être = yoga ?

Derrière tout ce tourbillon, je réalise qu’une notion clé soutient notre société d’aujourd’hui.

Le bien-être est compris comme le parangon du bonheur, la quête ultime, et le yoga comme l’un de ses instruments. Si, traditionnellement, le yoga définit la bonne santé lorsqu’elle couvre les champs physique, physiologique, mental, intellectuel et spirituel, aujourd’hui la santé est rognée à la notion de confort. Nous sommes passés de la notion du « bien-être, premiers fruits du yoga, pour le yoga » au « yoga pour le bien-être ». D’où son succès : les aspects sont clairs et accessibles. L’information, le replay, la présence virtuelle suffisent amplement à répondre à cette demande, rien en nous n’est touché sinon le confort qui suit le mouvement. Or, voilà, le yoga, c’est être touché au cœur de soi. L’avenir nous dira si ce nouvel outil aura invité quelques-uns à s’engager et s’investir dans cette voie… Quant au futur du yoga, bien avant ce raz-de-marée, Prashant, le fils du maître, nous avait rassurés : « Ne vous inquiétez-pas pour le yoga, le yoga n’a pas besoin de nous ! »

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