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Les « pouvoirs extraordinaires » en 2016

Par Raphaël Voix

Toute la littérature religieuse indienne, qu’elle soit bouddhiste, jaïne ou hindoue, décrit les yogis comme dotés d’un ensemble d’aptitudes hors du commun. Pourquoi ce discours n’est-il pas repris dans le yoga postural moderne ?

Ces yogis aux pouvoirs extraordinaires

Depuis décembre 2014, le corps du yogi Ashutosh Maharaj est conservé par ses disciples dans une chambre froide. Bien qu’il ait été déclaré mort cliniquement en décembre 2014, ces derniers le considèrent en état de méditation profonde et attendent son retour à une activité normale. Loin d’être isolé, ce cas illustre à quel point il est courant en Inde d’attribuer à un yogi des aptitudes hors du commun. Les termes pour les désigner sont nombreux et diffèrent d’un texte à l’autre, mais le plus récurrent en sanskrit est siddhi, qui signifie littéralement « perfection» et que l’on rend souvent par l’expression « pouvoirs extraordinaires ».

Devenir microscopique ou gigantesque; faire varier son poids de lourd à léger, atteindre ou accomplir toute chose, devenir le maître du monde et imposer sa volonté sur tout… À ces pouvoirs les plus couramment rencontrés s’en ajoutent beaucoup d’autres : se remémorer ses vies antérieures, pénétrer dans le corps d’autrui ou connaître ses pensées, connaître l’heure de sa propre mort ou devenir immortel, connaître l’agencement des étoiles ou des mondes, etc.

L’ambivalence indienne au sujet de ces pouvoirs

Si la plupart des textes normatifs du yoga mentionnent ces pouvoirs, ils s’accordent à souligner que le yogi ne doit pas les rechercher. Ainsi, le Yoga-Sûtra (IVe siècle), qui consacre pas moins de 35 aphorismes à leur description, n’en déclare pas moins qu’ils constituent des « obstacles » à la réalisation (III.37). Bien que moins présents dans les différents textes du Hatha Yoga, ces derniers les tolèrent lorsqu’ils apparaissent de manière involontaire (akalpitâ), mais les condamnent fermement s’ils ont été recherchés de manière intentionnelle (kalpitâ). Pour ces traditions le but véritable du yogi est la délivrance (moksa) du flux de la transmigration et non l’accumulation de pouvoirs en ce monde.

En revanche, d’autres formes de yoga valorisent ces pouvoirs voire les recherchent activement. C’est le cas notamment de tous les yogas tantriques. À l’instar des disciples d’Ashutosh Maharaj, il est courant que des communautés perpétuent des anecdotes mettant en scène la puissance extraordinaire de leurs maîtres. Par ces discours apologétiques, les disciples cherchent généralement à prouver l’authenticité de ces derniers : ni surnaturels, ni miraculeux, les pouvoirs qu’ils lui confèrent rendent compte de leur maîtrise parfaite des lois de la nature et constituent en ce sens autant de preuves de leur perfection spirituelle.

La médicalisation et la sécularisation du yoga postural moderne

Dans le yoga postural moderne, ces pouvoirs extraordinaires sont rarement mentionnés, sauf pour être appréhendés dans leur dimension symbolique ou, au contraire, être relayés au rang de supercheries. Désormais, pour garantir l’authenticité de la pratique, ce sont les bénéfices psychosomatiques scientifiquement prouvables qui sont généralement mis en exergue. Ce changement de regard sur les facultés du yogi est le résultat d’un double mouvement : la médicalisation et la sécularisation qu’a traversé le yoga au cours de sa progressive acculturation à la modernité occidentale. Ainsi, dès les années 1920, la validation scientifique des bienfaits physiologiques du yoga postural (accroissement de la capacité pulmonaire, régularité du rythme cardiaque et du souffle, efficacité cardio-vasculaire et circulation sanguine, réduction du stress, etc.) a progressivement légitimé sa pratique.

Raphaël voix est enseignant de yoga, conférencier et spécialiste des questions liées au Yoga au CNRS.

Article complet à retrouver dans votre Yoga Journal N°8

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