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Sarah Kazemy, un mélange de cultures

Photo et textes: Lionel Piovesan

Sarah Kazemy, jeune actrice franco-iranienne, nous reçoit chez elle pour une interview en dehors du tapis. Née avec le cinéma indépendant, cette jeune comédienne a été interdite de séjour en Iran (pays d’origine de son père) suite à son premier film. En France, on a pu la voir dans Salaud, on t’aime et on la découvrira bientôt dans une série à succès de Canal+.

« Honorer son corps et son esprit, c’est ça pour moi le yoga ! »

« J’ai besoin de préserver l’accès à ma vie privée car sur les réseaux sociaux, même à mon tout petit niveau, certains messages sont parfois un peu « flippants ». »

« Je mange biologique car je veux manger des produits qui ne sont pas dénaturés, des produits de meilleure qualité. On a de la chance en France, parce qu’aujourd’hui il est très difficile de bien manger dans certains pays. »

Yoga journal : En sanskrit le mot « yoga » vient de la racine « yug » qui signifie « unir », union qui par extension permet de se relier à soi-même. Comment définirais-tu cette relation à toi-même ?

Sarah Kazemy : Je suis très respectueuse de moi-même, donc j’entretiens en général une bonne relation avec moi-même. J’essaie de ne jamais me faire offense, même si comme toute personne je vais avoir des périodes où je vais me détester ou mal me traiter, mais ça ne dure pas. Il fut un temps où je faisais beaucoup trop de sport, et je me suis rendu compte que je faisais ça pour l’image, plus que pour me faire du bien. C’est suite à cette prise de conscience que j’ai démarré le yoga. Le yoga, c’est la seule pratique que je fais vraiment pour moi. Et le plaisir que me procure sa pratique, je ne le trouve nulle part ailleurs. C’est une dimension différente : je me surprends à découvrir des choses dont j’ai pu entendre parler et qui ne faisaient pas beaucoup sens pour moi. Je me retrouve à les vivre et là je me dis : « Ah, mais c’est ça ! ». Alors que dans mon métier je suis dans l’image, là je peux être juste moi-même. De même la méditation, me permet de me poser en allant explorer des sensations internes. Nous on est parfois un peu « perchés ».

Y.J. : Parle-nous justement de ton rapport à ce métier d’actrice ?

S.K. : En étant comédienne je vis sous le poids d’une certaine image, on représente ce que les gens voient. Donc tu es obligé d’apprendre à t’aimer, même s’il y a encore des phases d’incertitude, je suis aujourd’hui beaucoup plus sereine et ça je le dois au yoga. Il m’offre un moment de pause, d’ancrage, qui me permet de prendre une certaine distance par rapport à cette notion d’image. C’est vraiment un lâcher-prise vis à vis de moi, de mon corps, de mon reflet. Donc j’ai besoin du yoga pour prendre ce temps. Et souvent les profs nous disent : « Remerciez-vous d’être venus aujourd’hui et soyez reconnaissants d’avoir pris ce temps pour vous ». Honorer son corps et son esprit, c’est ça pour moi le yoga.

Y.J. : Et quelle est ta relation à l’alimentation ?

S.K. : C’est très important pour moi pour deux raisons. À l’adolescence, j’ai eu des problèmes de boulimie. Et puis on ne m’a pas appris à manger correctement, j’ai appris à manger sur le tard. Aujourd’hui je fais très attention à mon alimentation. J’adore manger, c’est un de mes plus grands plaisirs. Je vais aller chercher des sels qui viennent de différentes régions du monde, je vais cuisiner bio…

Y.J. : Et pourquoi le bio, pour toi ?
S.K. : Parce que je veux manger des produits qui ne sont pas dénaturés, des produits de meilleure qualité. On a de la chance en France, parce qu’aujourd’hui il est très difficile de bien manger dans certains pays. Notamment aux États-Unis où je passe souvent pour une « folle » quand je leur demande toujours si leur volaille est bio, si elle n’a pas été nourrie aux hormones, si elle n’a pas été lavée au chlore… Je ne suis pas végétarienne, je mange uniquement de la viande blanche et j’ai besoin de savoir que l’animal a été bien traité et que je respecte mon corps avec ce que je lui donne. C’est comme la mozzarella di bufala que j’achète dans une boutique italienne. Les bufflonnes ont été massées et ont écouté de la musique classique, du coup elles donnent leur meilleur lait. De même, j’ai du mal à manger dans certains grands restaurants quand il n’y a pas d’amour dans la cuisine. Pour moi, cette nourriture-là est morte. Il faut avoir l’amour de la nourriture et de la nourriture de qualité.

Y.J. : Parle-nous un peu de tes origines. Tu es d’origine iranienne ?

S.K. : Je suis un mélange de cultures. Mon père est iranien, il a quitté l’Iran après la révolution et a rencontré ma mère en France. Elle, elle est franco-algérienne. Mon père a souhaité quitter l’Iran car il voulait venir étudier en France ; il n’a pas quitté l’Iran à cause de la révolution.

Y.J. : Que penses-tu de ce mélange de cultures ?
S.K. : Je me suis sentie pendant longtemps plus iranienne que française ou algérienne. J’ai appris à parler le persan sur le tard, j’avais besoin de me rattacher à mes origines. J’ai appris à lire et à écrire l’arabe. J’aimerais aussi aller en Algérie car je sais que c’est une partie de moi, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de le faire. Mon rapport à la France est très étonnant, car je ne me suis jamais sentie totalement française. Et pourtant, quand je voyage, je me sens avant tout française. C’est très étrange ce sentiment.

Y.J. : Et je crois que tu es interdite de séjour en Iran ?

S.K. : Oui, car mon premier film en tant qu’actrice était politique. C’était une histoire d’amour entre deux meilleures amies qui se passait en Iran. Donc forcément, ça n’a pas plu. C’est un film de Maryam Keshavarz une américaine d’origine iranienne. On a tourné le film au Liban, mais même là-bas on avait les autorisations pour un film qui n’était pas fidèle au scénario. Ces deux adolescentes évoluent dans un cadre où l’oppression est très présente et partent à la découverte de leurs désirs. Le lendemain de l’avant-première qui avait lieu à Sundance, j’ai appris du gouvernement iranien que j’étais interdite de séjour. Ça a été un déchirement même si je n’ai pas été surprise de cette décision. J’avais fait ce choix en toute conscience puisque je savais que ça pouvait arriver. J’ai eu la chance de voyager dans ce pays et je souhaite à tout le monde de pouvoir le découvrir car c’est un endroit merveilleux, où les gens sont très chaleureux.

Y.J. : Quelle est ta relation aux autres ?

S.K.: Je deviens de plus en plus « famille ». Jeune, je voulais voyager, partir étudier aux États-Unis, certainement un héritage de mon père. En même temps j’ai besoin de voyager. J’ai commencé ce métier avec un film et puis j’en ai fait la promotion et pour moi c’était magique. Il a eu le prix du public à Sundance. Donc c’était vraiment super car ça m’a presque donné un statut de rock star. Nous somme partis en tournée et j’ai pu aller à la rencontre de différentes cultures et personnalités, c’était très enrichissant !

Y.J. : Mais est-ce que tu fais confiance, est-ce que tu laisses les gens rentrer dans ta sphère ?
S.K. : Alors ça, c’est une autre histoire. Je suis très ouverte mais il y a un pas important pour moi entre la rencontre avec les gens et leur laisser avoir accès à ma personne. J’ai très peu de personnes très proches : ma tante, ma sœur et mes deux meilleures amies. Elles me disent qu’avant de me connaître ça prend beaucoup de temps. Je préfère passer du temps seule que de le passer en étant entourée. Mais quand je suis avec des gens, j’en profite vraiment.

Y.J. : Pourquoi ce besoin de protection ?

S.K. : Je pense que c’est dû à certaines expériences, à des déceptions qui m’ont fait prendre conscience que j’étais très sensible, que je ne savais pas les gérer. Quand on est sensible et qu’on a été blessée, c’est très douloureux. J’ai besoin de me préserver.

Y.J. : Quand on voit ton compte Instagram, on a l’impression qu’effectivement tu ne te révèles pas, c’est une image un peu futile. Or, tu ne l’es pas

S.K. : Oui mais c’est parce que je vois les réseaux sociaux comme quelque chose qui m’amuse. J’apprécie, je vais sur Instagram, je découvre plein de choses et je l’utilise comme un outil. Et en même temps c’est public, donc je ne veux pas tout montrer. J’ai besoin de préserver l’accès à ma vie privée car même à mon tout petit niveau, certains messages sont parfois un peu « flippants ». Il y a une idéalisation, il y a des déclarations qui sont un peu déplacées. Donc c’est important de leur donner un peu à voir mais de préserver le reste, l’intime, le privé. Je poste des photos de tournage mais, derrière, je ne prends pas de photos avec ma sœur ou des proches. Je ne prends pas ces réseaux au sérieux car pour moi l’intime doit être protégé. C’est ce qui m’appartient et c’est ce que je suis vraiment en fait.

Y.J. : Et quel est ton rapport au monde qui t’entoure ?

S.K. : Il est consciencieux. Je suis sensible à ce qui se passe dans le monde. On a un devoir citoyen : le devoir de se rappeler qu’on n’est pas tout seuls et celui de ne pas rester centrés sur nous-mêmes, bien qu’on soit les acteurs principaux de nos vies. Et moi je parle en connaissance de cause car l’ego, chez nous les actrices, c’est quelque chose de très fort. Donc j’essaie de m’en détacher et de toujours me rappeler qu’on fait partie d’un ensemble. C’est important d’en avoir conscience. Par le biais des documentaires je me tiens informée de ce qui se passe dans le monde.

Y.J. : Parle-nous de ta filmographie ?

S.K.: J’ai donc fait Salaud, on t’aime en France ; c’était un film très agréable à faire, dans un super état d’esprit. Et puis j’ai tourné un film marocain qui, je l’espère, sortira bientôt en France. Là je viens de finir une série pour Canal+ mais je ne peux pas en parler plus car c’est confidentiel ; je peux quand même ajouter que c’est la 2e saison d’une série qui a bien marché. C’est amusant et ça m’a ouvert beaucoup de portes dans la production française. J’ai un projet de film indépendant américain qui me tient à cœur : j’aime le cinéma indépendant, avec de petites équipes confidentielles, un vrai scénario et un vrai travail d’équipe. Il devrait se tourner en avril 2016. Il y a des projets intéressants que ce soit en France ou aux États-Unis. J’adore les films indépendants mais, en même temps, il faut pouvoir vivre de son travail et, dans le cinéma indépendant, les budgets sont souvent serrés. (Rires)

Y.J. : Comment souhaiterais-tu conclure cette interview ?

S.K. : Je la terminerais par cette phrase du poète Djalâl od-Dîn Rûmî qui dit : « Par-delà les idées du bien et du mal, il y a un champ, je t’y retrouverai. »

À un moment je me suis dit que j’allais me tatouer cette phrase et mon père m’a dit : « Tatoue-la dans ton cœur, mais jamais dans ton corps ». C’est ce que j’ai fait.

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